“Les clichés sur les Noirs persistent chez les Blancs qui les recrutent”

Publié le 27/01/2015

Gauz est né en 1971 à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Étudiant en France, il a travaillé comme vigile. De son expérience, il a tiré un roman drôle et lucide. Debout-payé raconte le quotidien d’agents de sécurité dans les temples de la consommation parisiens. En parallèle, l’auteur livre, avec un humour parfois grinçant, sa vision de l’histoire de la Côte d’Ivoire et de ses relations avec la France. Entretien.

À quoi pense un vigile à l’entrée d’un Sephora ?

Il doit avoir une vie intérieure très dense pour tenir le coup. Rester debout pendant des heures à surveiller les clients, sans tomber dans le zèle excessif ni dans l’agressivité, cela demande une certaine force mentale. Ce boulot est un excellent poste d’observation. Un vigile peut même identifier l’origine d’un client selon sa réaction au bip du portique antivol… Le client japonais s’arrête net et attend que quelqu’un vienne. Le Chinois s’en fiche complètement et trace sa route. L’Américain fonce vers le vigile en souriant et ouvre son sac… L’Africain, lui, pointe son doigt sur sa poitrine, comme pour demander confirmation !

“Debout-payé” est l’expression utilisée par les Africains à Paris pour désigner le métier de vigile. Pourquoi les Noirs semblent-ils abonnés à cet emploi ?

Les Noirs sont costauds, obéissants, ils font peur… Ces clichés sont dans la tête des Blancs qui les recrutent et dans celle des Noirs aussi. Quand j’ai vécu en France, étudiant, j’ai essayé de faire d’autres boulots. J’ai voulu être réceptionniste dans un hôtel, comme d’autres étudiants, mais c’était impossible pour moi, ils ne prenaient pas de Noirs. Alors il restait le réseau africain et je revenais toujours à ces jobs de vigile dont j’avais horreur, en me jurant que c’était la dernière fois. Dans le livre, le héros contacte à son arrivée un « tonton », un aîné qui lui donne des tuyaux. Vigile, c’est un boulot relativement facile à obtenir. Pas besoin de diplôme, on te fait suivre une petite formation pour avoir le certificat de qualification professionnelle sécurité, et tu te retrouves en costume noir à l’entrée d’un Sephora ou de tout autre temple de la consommation. Dans les années 70 et 80, au bout de quelque temps, les vigiles se mettaient à leur compte et faisaient travailler les plus jeunes. C’était une forme de promotion sociale. Mais aujourd’hui, le marché a été repris par des grosses boîtes. Avec l’hystérie sécuritaire qui prospère en ce moment, le secteur n’est pas près de cesser d’embaucher.

   


Parcours

1971 Naissance d’Armand Patrick Gbaka-Brédé à Abidjan.

1990 Baccalauréat à Abidjan. Commence ses études de biochimie.

1999 Études à l’Université Paris Diderot. Obtient une licence de biochimie.

De 2000 à 2005 Réalisation de quatre documentaires, dont Quand Sankara… Naissance de ses enfants Lounès en 2001, Aleki en 2004.

2011 Retour à Abidjan. Création de Yéyé magazine, site grand public d’information économique, sociale et culturelle.

2014 Publication de Debout-payé. 

   
       

Dans le livre se mêlent les parcours de trois générations successives de jeunes Africains venus travailler et vivre à Paris. En quoi leurs motivations diffèrent-elles ?

Dans les années 60 et 70, venir « chercher le savoir » à Paris était un exercice obligé. Les jeunes venus de Côte d’Ivoire, du Bénin ou du Mali se formaient dans les universités françaises, ils représentaient l’élite. À leur retour, ils accédaient directement à des postes de pouvoir, alors qu’ils n’y étaient pas préparés. Beaucoup d’entre eux étaient de doux rêveurs qui voulaient réaliser de grandes choses dans leur pays. Ils sont devenus ministre, président ou dictateur. Avec pour résultat, quelques décennies plus tard, un continent dirigé par des vieux, formés en France, qui gouvernent des pays entiers peuplés de gamins de 20 ans.

Et aujourd’hui ?

Les motivations des jeunes ont changé. Ceux qui partent à Paris ne le font pas pour trouver un quelconque eldorado, mais pour quitter la Côte d’Ivoire, parce qu’ils ne trouvent pas du tout de travail. Plus de 75 % de la population ivoirienne a moins de 30 ans, et il n’est pas rare d’arriver à la trentaine sans avoir eu aucun emploi. En même temps, ils savent bien que ce ne sera pas facile à Paris, qu’il y aura le chômage… Mais ils viennent quand même, ils se disent tant pis, je vais tenter ma chance, je n’ai rien à perdre.

Certains vivent sans papiers. Que pensez-vous du traitement qui leur est parfois réservé ?

Il y a une hypocrisie phénoménale à ce sujet, et c’est l’occasion d’abus incroyables. L’existence des sans-papiers, et des migrants en général, arrange tout le monde, en fait. C’est un réservoir de travailleurs toujours disponibles et corvéables à merci, en dehors de tout système de cotisations. Ils ne votent pas, ils ont tout juste le droit de payer des impôts. Alors d’accord, le racisme des années 30, c’est fini, plus personne ne pense que les Blancs sont supérieurs aux Noirs. Mais de trop nombreux responsables politiques aujourd’hui flattent l’inintelligence des gens et leur font croire qu’il y a un problème avec l’immigration. Qu’ils soient 200 000 ou 300 000, peu importe, si on les régularisait, on verrait que les sans-papiers sont les personnes les plus légalistes au monde. Ils ont pris leur destin en main. Ils vivent en France. Leurs enfants fréquentent les écoles de la République. Rendons un peu de dignité à leurs parents et stoppons la machine à exclure !

Vous avez longtemps vécu à Paris, la ville est très présente dans le livre. Est-elle une source d’inspiration ?

Paris est une ville vraiment multiculturelle, les gens vivent mélangés dans les mêmes quartiers non pas dans des communautés séparées comme en Grande-Bretagne ou aux États-Unis. Et c’est une ville accueillante pour les artistes, les écrivains. Même sans payer, on a accès à des ressources culturelles d’une richesse et d’une diversité fabuleuses. J’ai entendu plus de musique africaine des années 60, 70 ou 80 à Paris qu’à Abidjan.

En 2015, les Ivoiriens devraient élire leur président. En 2010, l’élection avait dégénéré entre les partisans de Laurent Gbagbo et ceux d’Alassane Ouattara. L’échéance à venir est-elle redoutée ?

Le fantôme de la guerre plane sur toute la Côte d’Ivoire. On ne veut plus entendre tirer, on ne veut pas que nos enfants connaissent la peur. Dans le fond, les gens s’en fichent de savoir qui sera au pouvoir. De toute façon, ce genre de choses se décide à Paris, la tutelle coloniale est encore forte. Trop d’intérêts français sont en jeu. La « Françafrique » a encore de beaux jours devant elle. Tout le monde en est parfaitement conscient. Ce que veulent les Ivoiriens, c’est de la stabilité. Des écoles, des médicaments, des centres de santé en bon état, des routes et des caniveaux, de la qualité de vie.

Qu’en est-il de la société civile en Côte d’Ivoire ?

Qu’on arrête de parler de société civile ou de renforcement des capacités. Ce sont des concepts d’Europe occidentale, des attitudes paternalistes ! En Côte d’Ivoire, les gens se débrouillent comme ils peuvent, c’est tout. Quand on nous envoie des Blancs de France pour nous former, c’est condescendant. À quel moment les gens vont-ils se faire suffisamment confiance pour se former eux-mêmes ?

Dans Debout-payé, vous évoquez un système éducatif qui n’a pas évolué depuis les années 60.

Félix Houphouët-Boigny [le père de l’indépendance ivoirienne] a eu l’intelligence de comprendre que la clé de l’émancipation était l’accès à l’éducation, mais depuis son époque rien n’a bougé. L’enseignement est encore aujourd’hui un héritage du système colonial, calqué sur le modèle occidental. Que ce soit en Côte d’Ivoire, au Mali ou au Bénin. Tous les référents culturels et intellectuels sont occidentaux. Les Africains se déprécient et déprécient la société dans laquelle ils vivent. C’est sans doute lié au fait qu’il n’y a jamais eu de travail de réflexion sur la période de la colonisation – tant aux niveaux politique, social, culturel que psychologique. Cette indépendance, on nous l’a donnée, nous ne l’avons pas gagnée. En fait, le « grand Charles » [de Gaulle] a été très malin, il a prolongé la colonisation en noircissant les dirigeants. Nous utilisons encore des francs CFA ; notre monnaie est battue à Clermont-Ferrand, en Auvergne !

Quels sont vos projets ?

Je suis revenu en Côte d’Ivoire et j’y vis depuis trois ans. J’ai fait mon Alya (référence judaïque. Pour les Juifs, l’Alya est le retour en Terre sainte), en quelque sorte. La Côte d’Ivoire est un creuset de diversité, la tradition d’accueil y est très importante. Il y a une inventivité collective très réjouissante, que ce soit dans le langage, la danse, l’expression artistique, la manière de s’habiller. Les Ivoiriens se réinventent quotidiennement. Quant à mes projets, je prépare une exposition photo à la rentrée à Abidjan et je réfléchis à l’adaptation cinématographique de Debout-payé.

 

mneltchaninoff@cfdt.fr

   


Extrait de Debout-payé

[Le vigile court après un voleur] « Encore une poignée de mètres et le voleur sera à portée de main. Juste avant la rue La Boétie, ce serait parfait. Soudain un feu tricolore passe au rouge et déclenche chez le vigile une réaction somme toute peu étonnante au regard du code de la route : il s’arrête. Quelle idée de poursuivre cet homme ? Et s’il est armé ? Et s’il est fou ? Et si c’est le vigile qui devient fou ? Quel genre de devoir remplit-on à poursuivre de la sorte un voleur de parfums ? Quelle idée de courir après quelqu’un qui a volé dans la boutique de Bernard, première fortune de France, une babiole ridicule produite par Liliane, septième fortune de France ? Un tel zèle, un tel manque de recul et de lucidité ! C’est probablement comme ça que l’on attrape le syndrome du “garde floko” : le garde colonial avec sa matraque blanche, son sourire idiot, sa chechia rouge… Rouge : il faut s’arrêter. Le voleur disparaît dans la foule. Le vigile revient sur ses pas. »

CV-Gauz-Cheeri   
       

photos : © Joseph Melin