“Les caricaturistes ont un trait d’avance”

Publié le 11/02/2015

Stéphanie Valloatto a réalisé Caricaturistes – Fantassins de la démocratie, sorti en salles en mai 2014. Depuis l’assassinat de certains dessinateurs de Charlie Hebdo, ce film, qui donne la parole aux caricaturistes du monde entier, prend une tout autre ampleur. Entretien.

Comment ce film documentaire a-t-il vu le jour ?

Radu Mihaileanu, le producteur, connaît Plantu, le dessinateur du journal Le Monde depuis longtemps. Quand Plantu lui a parlé de son association, Cartooning for Peace (née en 2006, association de solidarité internationale entre dessinateurs de presse), Radu a vu l’aspect « héros des temps modernes » des dessinateurs et a trouvé que cela pouvait faire un bon sujet de documentaire. Par ailleurs, il avait aimé mon film Philippe Labro, entre ombre et lumière, et a décidé de me confier la réalisation. Et mon mari, Cyrille Blanc, est coproducteur. Finalement, notre film a été sélectionné à Cannes, ce qui lui a donné une grande visibilité. Il y a eu ce moment très intense quand tout en haut des marches du Palais des festivals, nos dessinateurs ont brandi leurs dessins.

Le film est sous-titré Fantassins de la démocratie ; c’était prémonitoire ?

CaricaturistesL’image que nous avions de notre film, c’est celle d’une armée de dessinateurs qui partent au combat avec leur crayon. Évidemment, nous n’avions pas imaginé que Paris serait l’un des champs de bataille. Chaque jour dans le monde, des caricaturistes prennent des risques en dénonçant l’injustice ou les choses terribles qui ont lieu dans leur pays. Et la grande force du dessin, c’est qu’il est un langage universel. Dans les pays d’Afrique où nous sommes allés, où 60 % de la population est analphabète, le dessin est primordial pour faire passer les messages. Et les caricaturistes portent une lourde responsabilité dans ce message. Cela suppose que ces gens soient très pointus sur leurs sujets. Ils sont tout à la fois : dessinateurs, journalistes, sociologues, critiques et artistes angoissés face à la page blanche. Après quarante-trois ans au Monde, Plantu est toujours aussi stressé le matin avant de commencer son travail. Les dessinateurs de presse connaissent leur lectorat, son niveau d’éducation, de même qu’ils ont une connaissance de l’actualité et une solide culture générale. Ils doivent savoir analyser les événements et avoir un trait d’avance.

Il faut du courage aussi…

« Lorsqu’on a peur, c’est impossible d’être dessinateur de presse », nous dit Michel Kichka, caricaturiste israélien. Le politiquement correct ne fait pas partie de la panoplie intellectuelle du caricaturiste. La provocation, oui, souvent accompagnée de rires ou de sourires, ça réveille les lecteurs. La caricature, ce n’est pas seulement un dessin, c’est un propos, un engagement, l’auteur se mouille.

Ces dessinateurs éprouvent-ils de la haine pour le régime qui les oppresse ?

Non, les caricaturistes de notre film comme ceux de Charlie Hebdo n’ont pas de haine. Au contraire, ils aiment l’humanité et sont animés d’une extrême bonté, d’une grande gentillesse. En revanche, ils ont en eux une colère contre ce qui porte atteinte à l’humanité. Plus surprenant, ils ont aussi en commun d’avoir été de grands timides pendant leur enfance.

Avec les menaces qui pèsent sur eux, quel genre de vie ont les caricaturistes ?

Tous ont fait le choix d’exprimer ce qu’ils pensent. Rayma Suprani, la Vénézuélienne, est tellement engagée qu’elle a choisi de ne pas avoir d’enfants pour qu’ils ne courent pas de danger. Certains ne peuvent pas avoir d’autre vie que celle-là. Le Russe Mikhail Zlatkovsky dessinait Staline dès l’âge de 6 ans. Il a été endoctriné par ses parents et est devenu physicien dans le nucléaire. Il a tout plaqué pour dessiner, il n’a jamais revu ses parents, c’est une déchirure terrible. Il ne peut pas publier ses caricatures en Russie sinon il serait immédiatement emprisonné. Mais il dit que s’il n’avait pas fait cela, il serait mort !

Propos recueillis par Didier Blain

Photo DR

  


Caricaturistes du monde entier, du film au livre

• Le film de Stéphanie Valloatto est un documentaire qui donne la parole à une douzaine de caricaturistes qui viennent de Syrie, Chine, Israël, Palestine, Venezuela, Danemark, France, Russie, Mexique, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Algérie, Tunisie, États-Unis. Tous sont exposés à des formes diverses de répression en raison du caractère prétendument subversif de leurs œuvres. Cela va de la simple menace de procès au licenciement, en passant par les violences physiques – à l’instar de ce qu’a subi Ali Ferzat, ce dessinateur syrien dont les doigts furent brisés à la demande de Bachar el-Assad –, les menaces de mort et l’enfermement. Tous sont membres de Cartooning for Peace, qui est le fil conducteur de ce film.

• L’afficheur JC Decaux a refusé de placarder les affiches originales du film avec la tête des présidents présentant leurs caricatures.

• L’éditeur Bayard avait dans un premier temps accepté de publier le livre qui prolonge le film… avant d’envoyer 9 000 exemplaires au pilon. La maison d’édition n’a pas apprécié un dessin de Benoît XVI sodomisant un enfant, pour dénoncer les scandales liés à la pédophilie au sein de l’Église. Les éditions Actes Sud ont pris le relais et édité ce livre en mai 2014.