“L'industrie de défense représente 165 000 emplois directs en France”

Publié le 27/02/2013 (mis à jour le 28/02/2013)
Luc Scappini, le secrétaire général de la CFDT-Défense, fait le point sur l'état de l'industrie de défense en France et sur le nécessaire renouveau du lien Armée-Nation.

Un Livre Blanc sur la Défense est attendu dans les semaines à venir, alors que le précédent ne date que 2008. Pourquoi??

Ce nouveau Livre Blanc tient compte des évolutions intervenues depuis la rédaction du précédent
en 2008. Notamment la modification du contexte géopolitique mondial. La France et l’Europe sont de plus en plus vulnérables face aux risques d'agressions directes via des actes de terrorisme, face à l’augmentation de la portée des missiles balistiques de puissance régionale ou encore face aux crises sanitaires ou environnementales à venir, qui provoqueront des mouvements de population et
des tensions à l’échelle de la planète.

Le Livre Blanc sur «?La Défense et la Sécurité nationale?» visait déjà en 2008 à assurer une «?stratégie globale de défense et de sécurité pour la France en prenant en compte une situation durablement incertaine?». C'est-à-dire prévoir une défense adaptée à la mondialisation et à la diversité de la menace et des risques sans cesse en mouvement. Il a très vite été dépassé en faisant la part belle à la sophistication des armes au détriment des matériels « traditionnels » pourtant indispensables dans les conflits asymétriques (Afghanistan, Libye, Mali) ou face à la recrudescence de la piraterie sur les océans. C’est pourquoi, il a rapidement fallu préparer un nouveau Livre Blanc.

Quels sont les grands axes qu’il doit contenir??

Dans un tel contexte, la part du PIB consacrée à la défense ne devrait pas être réduite. C’est d’ailleurs le signal d’alarme tiré par le chef d’état-major des armées (Cema) il y a quelques semaines. Il faut bien avoir en tête qu’à l’heure actuelle le «?PIB défense?» tourne autour de 1,5?% à 1,6?% en France et que les spécialistes du domaine (notamment le délégué général à l’armement, Laurent Collet-Billon) estiment qu’on atteindra sous peu la barre des 1,3?%. Soit l’équivalent du taux allemand, si on enlève la part consacrée à la dissuasion nucléaire.

"Il est aujourd'hui indispensable de repenser le lien Armée-Nation de demain sur de nouvelles bases"

Cette situation est d’autant plus préoccupante que l’industrie de défense représente une part importante de l'activité économique en France. Le ministère de la Défense emploie 380 000 civils et militaires tandis que l´industrie de Défense génère, pour sa part, plus de 165?000 emplois directs et autant d’emplois indirects dans 4 000 PME. Ces emplois impactent les économies régionales avec la présence d'unités militaires ou d'implantations industrielles. Le chiffre d’affaires annuel pour le secteur industriel s'élève à 15?milliards d’euros, dont un tiers à l’export. On parle ici d’une industrie de pointe, à forte valeur technologique et dont les innovations ont des retombées à moyen terme sur le secteur civil. De nombreuses technologies ont été développées à partir d'objectifs et de moyens militaires et ont été adaptées à des marchés civils. Or les restrictions budgétaires pèsent lourdement sur la R&D, et donc sur l’avenir, en hypothéquant nos capacités d’innovation, qui sont déjà nettement inférieures au niveau européen à celles des États-Unis.

Comment la CFDT-Défense s’est-elle impliquée dans la préparation du Livre Blanc??

La démarche de la CFDT, de la fédération Défense comme de la Confédération, est sociétale. Au-delà de la défense des droits des personnels civils du ministère de la Défense, confrontés aux externalisations et aux conséquences dramatiques en termes d’emplois depuis la RGPP de 2008, nous réfléchissons aussi à l’avenir de la Défense nationale, à son contexte, ses missions et au lien Armée-Nation. Nous travaillons avec les parlementaires de la commission Défense de l’Assemblée nationale. Nous avons été reçus, à notre demande, par les membres de la commission du Livre Blanc à qui nous avons remis une contribution écrite précisant notre analyse et nos propositions. C’est dans ce cadre qu’est née notre proposition de demander l’organisation d’États généraux de la Défense, sur le modèle des États généraux de l’industrie ou du Grenelle de la Mer.

On entend souvent que le lien entre l’armée et le citoyen est distendu, qu’en est-il réellement??

Il existe une spécificité du modèle français des armées, marqué par un lien fort avec les citoyens. L'armée appartient à la Nation et donc à ses citoyens. L’origine historique de ce lien est issue de la Révolution française. À cette époque, a été mise en place la conscription. Celle-ci permettait une présence civile importante dans l’armée, afin d'assurer une forme de contrôle et d'équilibre avec le monde professionnel des militaires, et prévenir d'éventuels coups d’État. Ce lien s’est fortement distendu au début des années 2000, depuis la fin de la conscription et la professionnalisation des armées. D’autant plus que, dans le même temps, les restructurations n’ont cessé de se succéder avec à la clé de nombreuses fermetures de sites et suppressions d’emplois (d’ici 2014, la réforme en cours prévoit 54 000 emplois en moins). Un tel contexte crée un vrai malaise au sein de la «?communauté Défense?» en mettant en quelque sorte en concurrence les militaires et les personnels civils lors des mutations et des reclassements.

Il est aujourd'hui indispensable de repenser le lien Armée-Nation de demain sur de nouvelles bases. C’est l’un des thèmes de réflexion de la fédération. Bien entendu, la tenue d’États généraux de la Défense participerait à repenser ce lien en informant sur les enjeux de toute nature ainsi que sur le rôle des armées trop souvent méconnu et minoré dans nos démocraties modernes.

Propos recueillis par nballot@cfdt.fr

photo : Joseph Melin