[Interview] “Protéger l’information pour conserver nos emplois”

Publié le 18/06/2014

Claude Revel, déléguée interministérielle à l’intelligence économique, décrypte les enjeux de l’exploitation légale des données utiles aux entreprises et organisations.

Qu’est-ce que l’intelligence économique et qu’implique-t-elle ?

Cela consiste à apprendre à déterminer ce qu’est une information stratégique et à savoir l’utiliser,
le tout légalement. L’information est une ressource aussi importante que l’énergie physique. Les entreprises, les administrations, les organisations, les établissements de recherche doivent communiquer dans la transparence. Mais il est essentiel qu’ils déterminent au préalable ce qui peut être divulgué et ce qui ne peut l’être. C’est un travail qui doit être mené dans toutes les structures, de la petite entreprise au grand groupe. Or, ce n’est pas le cas partout en France. Avec le développement du numérique, des risques immatériels tels que la perte de savoir-faire, de résultats de recherche et de données, ou les attaques sur l’image et la réputation se sont ajoutés aux risques matériels. Ces savoir-faire et ces innovations (souvent financées par la recherche publique) doivent être protégés car ils contribuent à la richesse nationale et à la création d’emplois. L’intelligence économique ne recouvre pas que les aspects de protection des informations. Elle implique aussi d’exploiter l’information utile de manière proactive. Des dirigeants aux salariés, l’ensemble des acteurs de l’entreprise doit être investi dans cette démarche.

Révéler sur Facebook que son patron est parti en vacances peut être une information stratégique pour un concurrent

Quel peut être le rôle des salariés dans cette démarche ?

L’enjeu de sensibilisation et de formation des salariés à des comportements de base en matière d’intelligence économique est primordial. On parle beaucoup des cyberattaques, mais les principaux risques sont d’origine humaine. Le plus souvent, les fuites ne résultent pas d’une malveillance. Quelqu’un révèle par exemple sur Facebook que son patron est parti en voyage, sans avoir conscience que c’est une information stratégique pour un concurrent qui cherche à obtenir un marché. Au-delà d’une sensibilisation à ces enjeux, il est nécessaire que chaque entreprise compte au moins une personne spécialiste de l’intelligence économique pour indiquer clairement ce qui relève du secret sur les projets en cours et ce sur quoi on peut parler. Enfin, les salariés, étant en contact avec des fournisseurs, des clients, des banquiers, voire des concurrents, doivent apprendre à être attentifs aux informations utiles à l’entreprise, de manière complètement légale, bien entendu.

L’intelligence économique génère-t-elle une guerre d’influence ?

Je préfère utiliser le mot « bataille ». Cette bataille d’influence ne porte pas seulement sur les produits, leur qualité et leurs prix. On n’en a pas suffisamment conscience mais elle porte aussi sur les droits, les normes, et plus largement sur les modèles de comportement et de société. La mondialisation fonctionne sur le jeu des marchés, avec une gouvernance globale assez réduite. Les États, les entreprises, les syndicats, les ONG essaient de peser dans les organisations internationales où sont décidées les règles de gouvernance. Je pense que nous ne sommes pas si démunis, car la crise financière a ouvert les esprits sur l’importance de la notion d’intérêt général, y compris dans des pays qui s’affichent comme étant très libéraux. 

Propos recueillis par nfigarol@cfdt.fr

photo © Thierry Nexctoux / Chambre Noire