[Interview] “Pour une culture européenne”

Publié le 11/04/2014

Fervent défenseur du projet européen, le philosophe Bernard Stiegler soutient que la culture doit être le ciment de cette unification. Pour ce spécialiste des technologies numériques, il est urgent que l’Europe se ressaisisse des potentialités offertes par les réseaux afin de proposer un autre modèle de société.

Comment appréhendez-vous le risque de désaffection vis-à-vis de l’Europe ?

J’espère me tromper, mais je crains qu’on ne franchisse un seuil : au-delà de la désaffection, le risque, c’est le discrédit. Après 2008, l’Union européenne a été dans l’incapacité de construire un point de vue commun sur la crise – comme si ses membres n’avaient pas compris le changement d’échelle en matière d’action économique. Mondialisation des échanges, des conflits, de la nécessaire politique climatique, etc. : l’Europe ne pèse plus grand-chose dans ces négociations internationales parce que, faute d’un projet commun, ses membres sont incapables d’en débattre entre eux. Ils discutent aujourd’hui en ordre dispersé du traité transatlantique face à un État fédéral américain ultrapuissant : on parle encore peu de ce sujet… qui est des plus préoccupants.

Cette situation est absurde. Le pouvoir d’achat de la population européenne est supérieur à celui des États-Unis. L’Europe, qui a de très nombreux atouts – infrastructures très développées, immense richesse économique, patrimoine artistique et intellectuel sans égal, systèmes éducatif et de santé, etc. –, est largement à l’origine des technologies numériques : téléphone portable, réseaux à haut débit, world wide web, etc. Malgré cela, elle devient un acteur mineur.

Dans toutes les nations européennes, les peuples ont l’impression d’avoir sacrifié leur souveraineté nationale sans avoir engendré une souveraineté continentale. Cette situation procède d’une véritable incurie. Vouée aux marchés, la Commission européenne a tué toute puissance publique. Il en résulte une impuissance politique qui devient inéluctablement économique et technologique. Cela conduit inévitablement à la montée des extrêmes droites dans toute l’Europe.

À quelles attentes l’Union européenne doit-elle répondre ?

   


Parcours

1952
Naissance à Villebon-sur-Yvette, enfance à Sarcelles.
1978-1983

Durant cinq années d’incarcération, Bernard Stiegler étudie la philosophie.
1985

Bernard Stiegler est élu directeur de programme de recherche au Collège international de philosophie.
1993

Soutient sa thèse, « La technique et le temps », sous la direction de Jacques Derrida
1996

Est nommé directeur général adjoint de l’Institut national de l’audiovisuel (Ina)
2006

Crée au Centre Georges Pompidou l’Institut de recherche et d’innovation (Iri)
2013

Publie Pharmacologie du Front national (Flammarion)

   

Il faut un projet européen fondé sur une véritable Constitution de citoyennetés européennes se réinventant par leur continentalisation et intégrant pleinement la nouveauté radicale que sont les technologies numériques pour tout groupe humain.

Un projet européen ne peut qu’être un projet de civilisation : une vision du xxie siècle. Le philosophe français Gilbert Simondon a montré que toute société se forme et se transforme à travers un processus d’individuation collective. Suivant des modalités qui varient en fonction des époques et des lieux, chacun des individus psychiques qui composent un groupe social participe à cette évolution collective en s’individuant, en se transformant lui-même. C’est ainsi que se créent les règles de vie commune.

Il y a 2 700 ans est née en Grèce une société d’un nouveau genre, posant comme principe que des lois explicites, c’est-à-dire écrites, devaient être adoptées par décision collective à l’issue de débats publics. L’Europe est constituée par des nations issues de ce modèle initial, qui se sont différenciées depuis plusieurs siècles, en passant par de grandes transformations – où l’imprimerie a joué un rôle majeur – qui ont engendré la société industrielle… et deux guerres mondiales.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ces nations se sont unies à la fois pour conjurer le risque de conflit et pour affronter la compétition économique mondiale. Dans un contexte où la transformation des infrastructures de transport et de communication nécessitait une nouvelle rationalité économique et politique, ces mutations ont conduit à une continentalisation elle-même inscrite dans une mondialisation. Celle-ci, qui a été pilotée à partir de la fin des années 1970 par le modèle néolibéral, soumet toute individuation à la standardisation consumériste des comportements et impose des modèles de développement sans avenir. Par conséquent, l’enjeu primordial est de réinventer une individuation collective à l’européenne.

Que nous apprennent les États-Unis à cet égard ?

L’Amérique du Nord a construit son modèle à partir d’une grande politique fondée sur les industries culturelles. Via Hollywood, elle a fait appel aux plus grands cinéastes d’Amérique aussi bien que d’Europe – John Ford, Alfred Hitchcock, Elia Kazan, Fritz Lang, etc. – qui ont permis aux immigrants de s’identifier au destin américain. C’est par la culture que ce pays, où l’immigration est continue, a résolu ses problèmes d’unification. La culture est un élément central du développement. C’est elle qui produit les nouveaux modes de vie. Alors que le mode de vie américain a perdu de son prestige, il est impératif que l’Europe invente un « mode de vie européen » à l’époque numérique. Dire que l’Union européenne n’a pas à se mêler de culture et que c’est l’affaire des États, comme a pu l’affirmer Michel Rocard, c’est de l’aveuglement. Pour qu’un projet européen puisse prendre corps, il faut une nouvelle culture européenne.

Quel est l’enjeu de cette nouvelle culture ?

En suivant le modèle des industries culturelles américaines du xxe siècle (radio puis télévision), dominées par le consumérisme et se dégradant aux cours des deux dernières décennies, l’Europe s’est laissé tirer vers le bas. Mais pendant ce temps, l’Amérique, s’emparant intelligemment de développements technologiques européens, et en particulier du web, a inventé un autre modèle : celui des médias dits sociaux. La puissance des États-Unis réside désormais dans l’économie numérique des data1. Google a réalisé près de 13 milliards de dollars de bénéfices nets en 2013 grâce à ces données numériques. En structurant les comportements, les industries américaines des data développent une nouvelle culture – aussi critique que l’on puisse être quant à son immense ambiguïté. Faute d’une politique européenne, et du fait que la Commission européenne a imposé la mainmise d’un marché largement dominé par le dynamisme et les concepts américains, la culture numérique est américaine. Or, toute la vie industrielle est désormais soumise aux technologies numériques, qui modifient profondément le paysage économique : la question d’une culture numérique européenne est absolument stratégique.

Les capacités des individus vont-elles évoluer avec ces technologies ?

Oui, pour le meilleur et le pire… Le meilleur, c’est une économie de contribution où ce qu’on appelle les externalités positives, c’est-à-dire ce qui est produit en dehors d’un circuit marchand, sera de plus en plus la source de la valeur. Le logiciel libre, Wikipédia, Google… : les valeurs économiques sont de plus en plus engendrées par des externalités positives, autrement dit de nouveaux savoirs pratiques autant que théoriques élaborés par des individus, enrichissant les savoirs collectifs. Parce qu’il repose sur le dépassement de l’opposition entre production et consommation, le numérique favorise considérablement ces externalités – ce que Yann Moulier-Boutang appelle l’économie pollen. Dans un tel contexte, il faut repenser toute la politique européenne en vue de développer et valoriser les capacités des Européens.

Quel est le nouveau modèle industriel européen que vous appelez de vos vœux ?

Le Prix Nobel d’économie Amartya Sen montre que les peuples qui préservent les capacités des individus et des groupes – savoir-faire, savoir-vivre et savoirs formels – sont beaucoup plus résilients que les populations qui les ont perdues. Le numérique, qui est au xxie siècle ce que la machine à vapeur fut au xixe siècle et l’automobile au xxe siècle, permet une vaste « recapacitation ». Recherche, enseignement, développement local, industrie, etc. : tout est à reconstruire autour du numérique. C’est d’autant plus urgent que tous les secteurs d’activité vont être transformés par la généralisation de l’automatisation et de la robotisation, qui vont massivement détruire l’emploi : le modèle fordo-keynésien qui redistribuait du pouvoir d’achat à travers les salaires, solvabilisant ainsi la production de masse, va définitivement s’écrouler. Dès lors, la question est d’inventer une autre forme de redistribution. Dans un tel contexte, il faut permettre aux individus d’accéder aux marchandises issues de la production automatisée à travers un revenu contributif, c’est-à-dire solvabilisant des externalités positives générées par le développement des savoirs individuels et collectifs issus de la « recapacitation » favorisée par les réseaux numériques. Le statut des intermittents du spectacle pourrait ici servir de modèle : tout un chacun devrait accéder à un revenu contributif de base – remplaçant aussi bien les minima sociaux que les allocations chômage – et pouvoir prendre part à des projets d’investissement contributifs, comme les intermittents participent à des productions de spectacles.

Mais, pour cela, l’Europe devrait réinventer le web : initialement conçu il y a vingt-cinq ans pour faciliter la confrontation de points de vue, le web a été dénaturé par les modèles d’affaires californiens. Au moment où l’éducation et l’enseignement supérieur deviennent des cibles du smart power2, l’Europe doit refonder sa politique industrielle sur un web prioritairement mis au service du développement des savoirs.

Propos recueillis par nfigarol@cfdt.fr

1. Data : terme anglais (pluriel du latin datum) désignant les données qui circulent sur les réseaux.
2. Smart power : « pouvoir de l’intelligence ». Nouvelle doctrine de la diplomatie américaine pour déployer son influence en mariant le hard power (pouvoir de coercition par la force ou la menace, incarné par le Pentagone) et le soft power (capacité d’attraction par la persuasion, portée par Hollywood et Harvard).

   


Réconcilier la technique et la culture

Dès 1987, Bernard Stiegler avait annoncé le déploiement des réseaux numériques en présentant au Centre Georges Pompidou l’exposition « Mémoires du futur », qui inspirera le projet de la Bibliothèque nationale de France (BNF) des années 90, mais le site architectural François-Mitterrand sera privilégié au détriment de l’investissement dans les moteurs de recherche et serveurs de données sur lesquels le philosophe et de nombreux chercheurs avaient travaillé. Membre du Conseil national du numérique, Bernard Stiegler réconcilie « le logos et la tekhné […]. Il peut parler en homme de culture des nouvelles technologies », dit de lui un autre philosophe, Régis Debray. Professeur à l’université de technologie de Compiègne, Bernard Stiegler a fondé avec d’autres philosophes, en 2005, l’association Ars industrialis pour repenser la culture industrielle en Europe. Redonner du désir aux citoyens en revalorisant les savoirs individuels et collectifs grâce aux « technologies de l’esprit » dans le cadre d’un nouveau modèle industriel : tel est le beau projet de société proposé par ce groupe de réflexion.