[Interview] Patrick Zachmann, photographe d’identités

Publié le 21/10/2014

Patrick Zachmann travaille pour l’agence Magnum depuis les années 90. Révolutions, conflits, manifestations : il a couvert de nombreux événements qui ont changé la face du monde. Dans son dernier projet, personnel et intimiste, Mare-Mater, il confronte son histoire familiale à celle des jeunes migrants d’aujourd’hui. Entretien

Qu’est-ce qui vous a amené à la photo ?

J’aime les gens, j’ai toujours eu un intérêt pour eux, tenté de les comprendre… À travers l’autre, j’essaie de me comprendre moi-même. J’ai commencé à faire des photos dans les années 70 en amateur et puis je suis devenu professionnel assez jeune, à 22 ans, en 1976-1977. À ce moment-là, il y a eu concordance entre deux volontés. D’une part, un engagement militant très à gauche, j’avais la naïveté de penser que les photos pouvaient changer les choses ; d’autre part, la nécessité et le besoin, qui ne me sont apparus que plus tard, de savoir qui j’étais et d’où je venais. Et finalement, toute ma vie, j’ai travaillé sur ces thèmes de l’identité, de la mémoire et des migrations.

J’ai perdu mes illusions sur le pouvoir de la photo mais je reste convaincu, et j’en ai souvent la preuve, que la photographie et les démarches comme la mienne peuvent toucher des gens, les émouvoir, les amener à se poser des questions, voire à trouver des bribes de réponses.

Comment êtes-vous ensuite venu à la vidéo et au film documentaire ?

   

Parcours

1955Naissance à Choisy-le-Roi

1976Devient photographe professionnel

1989Ses clichés de Tian’anmen sont repris par la presse internationale

1990Entre chez Magnum

1992Réalise un travail pour la CFDT dans le cadre d’une exposition itinérante consacrée à la Confédération 

2006-2008Réalise Bar centre des autocars. Vingt ans après, il retrouve les jeunes de la Cité Brassens, à Marseille. Les Films d’ici.

2013Projet Mare-Mater, journal méditerranéen. Éditions Actes Sud

   
       

Concrètement, mon passage au cinéma documentaire s’est opéré lorsque la chaîne de télévision japonaise NHK a commandé à Magnum une série de petits films sur des sujets de notre choix. J’ai décidé de filmer le quartier de Belleville avec ses migrants, les cohabitations, la mixité et l’intégration pas toujours facile. Ce film m’a mis le pied à l’étrier. Ensuite, j’ai réalisé un court métrage sur la mémoire de mon père1. Mais une des caractéristiques de mes films est qu’ils sont toujours le prolongement d’un travail photographique.Le passage de l’image fixe au cinéma, c’est un long chemin. D’abord, j’ai toujours été passionné par le cinéma de fiction. J’ai découvert des pays grâce au cinéma, le Japon par exemple avec les films d’Ozu et aussi la Chine avec les films shanghaïens des années 30. Mon travail sur les migrations a également été influencé par le cinéma, je garde gravé dans ma mémoire America, America, d’Elia Kazan.

Comment associez-vous ces deux disciplines ?

Cette décision de passer au film est venue après deux crises : celle de la presse et la mienne. Je travaillais beaucoup avec la presse et je n’étais pas satisfait de l’utilisation ou de la non-utilisation de mes travaux. Le cinéma devenait un moyen de montrer mon travail. Je me sentais aussi prisonnier du cadre fixe de la photo qui n’intègre pas la parole des autres ni ma propre parole ni le hors- champ.

En même temps, la force de la photo, c’est son silence, ce qu’elle ne dit pas, ce qu’elle ne montre pas mais ce qu’elle suggère. L’acte photographique est un acte solitaire et violent qui consiste à capter un instant magique. On nous taxe souvent de voleurs d’images. On fait évidemment tout pour adoucir cette violence. À l’inverse, le cinéma est un moment prolongé, un travail collectif avec une équipe, c’est lourd, cela suppose de réfléchir avant, d’écrire, de scénariser, de mettre en scène. Les gens acceptent beaucoup plus facilement d’être filmés que photographiés. Ils n’ont pas l’impression d’être trahis. Ce qui me plaît dans cette contradiction entre photo et cinéma, c’est l’aller-retour, le fait de passer de l’un à l’autre. 

Dans Mare-Mater, vous parlez d’une « Europe jamais aussi riche ni aussi belle que ce que [ces jeunes migrants] imaginaient ». Est-ce que vous partagez cette idée d’une Europe décevante ?

Il faut distinguer plusieurs types de migrants, ceux d’Afrique du Nord et ceux d’Afrique subsaharienne. Ces derniers meurent de faim, ils sont presque obligés de partir. En Afrique du Nord, ils vivent mal, ils sont au chômage, c’est dur mais on n’y meurt pas de faim. Les parents de Nizar2 regardent la caméra et disent à leur fils : « On est pauvres mais on a de quoi manger, on construit une maison pour toi, alors reviens. » Il y a une forme d’hypocrisie sur les raisons de leur départ qui ne sont pas qu’économiques.

Les jeunes hommes migrants d’Afrique du Nord sont attirés par le mode de vie occidental : l’argent, les voitures et les filles. Ils subissent des pressions qu’imposent les traditions culturelles et religieuses qui font qu’ils n’ont pas une sexualité épanouie. Pour avoir des relations sexuelles, il faut qu’ils se marient. Cela est tabou, mais je l’ai vite compris. Il y a aussi chez eux le désir de voyager, le besoin d’aventure. L’originalité de Mare-Mater, c’est de traiter cette question sous l’angle de la séparation des fils d’avec leur mère et de mon rapport à la mienne. En fait, ils quittent leur pays, leurs amis mais ils quittent surtout leur mère. Ils ont besoin de s’éloigner pour casser ce lien très fort.

Ces jeunes migrants algériens franchissent la mer pour s’affranchir de leur mère

Les mères nord-africaines sont comme les mères juives, très possessives. Ces jeunes sont prisonniers de leur statut d’homme. Ils ont des responsabilités dans leur rapport à la virilité, au travail, à l’argent qu’ils doivent rapporter. Et finalement, ils franchissent la mer pour s’affranchir de leur mère, ce que je trouve plutôt sain.

Les premières années de ces migrants arrivant en France ou en Europe sont très dures, à de rares exceptions près. Il y a ceux qui échouent, les déçus qui n’en parlent pas et les autres. On parle, et il faut en parler des sans-papiers, de Lampedusa, de ceux qui risquent leur vie pour venir ici, mais on occulte les autres, c’est-à-dire la majorité, tous ceux qui ont réussi. Ceux-là ne sont pas déçus et ne veulent pas revenir dans leur pays, en raison du mode de vie et de l’absence de liberté mais pas au sens politique, les jeunes migrants ne sont pas très politisés.

Dans les paroles de votre mère mais aussi dans celles des migrants, il y a cette idée que « l’avenir est fini » là d’où ils viennent. Ces terres ne sont-elles que désespérance ?

En Algérie et en Tunisie, il y a des coins très misérables mais cela ne suffit pas à expliquer ces migrations. L’Algérie, effectivement, n’avance pas, elle recule plutôt. Elle a cru s’affranchir de la colonisation française mais elle s’est enfoncée dans une névrose identitaire en empêchant, par exemple, l’apprentissage du français. C’est une bêtise, c’était au contraire une richesse d’avoir cette double culture.

Par ailleurs, rien ne bouge dans ce pays gangréné par la corruption. Les richesses sont mal exploitées et mal redistribuées. La critique de la colonisation ne fait pas avancer les choses. En Asie, les Vietnamiens, les Cambodgiens, les Chinois ont aussi souffert de la colonisation mais ils ont dépassé cela et ont su en tirer profit. Résultat : les jeunes Algériens veulent partir pour la France, l’ancienne colonie, alors que le gouvernement fustige sans arrêt l’Hexagone comme il fustige les Juifs et agite un antisémitisme violent.

En allant en Algérie pour Mare-Mater, je voulais aussi comprendre cela : était-ce un mythe, cette cohabitation entre Juifs et Arabes en Algérie au temps de la colonisation ? Mais non, ils vivaient ensemble, en bonne intelligence. Les Arabes d’Algérie se sentaient plus proches des Juifs que des Français non juifs. Ils partageaient beaucoup de choses : la cuisine, les religions, qui ont de nombreux points communs, la culture de la famille et l’importance de la mère. La création d’Israël et les guerres qui ont suivi ont compliqué ces relations.

Pensez-vous que cette cohabitation soit impossible aujourd’hui ?

En Israël, oui. On est allé trop loin. Il faut créer deux États distincts. En France, aujourd’hui, c’est possible pour les raisons que je viens d’évoquer, par la proximité des cultures. Mais l’histoire va plutôt dans l’autre sens. Et j’en veux à ceux qui alimentent la haine et qui importent ce conflit ici. L’antisémitisme a changé depuis trente ans. Le danger ne vient plus de l’extrême droite mais des islamistes ou de gens comme Dieudonné. L’ensemble des travailleurs n’est pas antisémite mais peut le devenir en raison de cette rhétorique qui se fait de plus en plus entendre.

 La photo est devenue pour moi
 un moyen de survie

 

Vos travaux font souvent référence à la mémoire et à l’identité, les vôtres et celles des autres. Qu’est-ce qui vous pousse à travailler sur ces concepts ?

J’ai moi-même un problème de mémoire, je ne me souviens pas du passé. Je fais donc des photos pour reconstituer mon album de famille. De son côté, ma mère a tout jeté, les photos, les journaux d’Algérie… Elle a voulu gommer ses origines pauvres et juives. Mon père, c’est autre chose. Il venait d’une famille ashkénaze très pauvre. Lui a voulu oublier le passé en raison de la douleur, ses parents ont été déportés à Auschwitz. Donc, chez nous, il n’y avait pas de photos. La photo est devenue pour moi un moyen de survie. C’est une thérapie qui, je pense, peut servir aux autres par identification.

Lorsque j’ai commencé à travailler sur la mémoire, ce n’était pas à la mode. Mais beaucoup de gens sont venus me voir en pleurs. Des Algériens, des Français, des Africains, des Vietnamiens se sont reconnus dans mon film sur la mémoire de mon père. Ils n’avaient pas réussi à parler avec leur père. C’est ça qui me motive encore aujourd’hui, toucher les gens et leur en faire profiter.

Vous avez travaillé sur des sujets d’actualité, tels que les événements de Tian’anmen, mais aussi sur des sujets au long cours avec une approche quasi sociologique. Vous semblez plus à l’aise avec les seconds. Pourquoi ?

Au début, j’étais jeune et autodidacte, j’ai appris sur le terrain. J’ai fait beaucoup d’actu chaude. Rapidement, j’ai développé des projets personnels, dont mon premier livre, Enquête d’identité, en 1987. J’ai aussi travaillé sur la mafia napolitaine bien avant que cela devienne un sujet d’actu. L’actualité va trop vite pour moi. Je suis lent à la réflexion, je n’arrive pas à analyser dans l’immédiateté, j’ai besoin de temps pour comprendre mon lien avec l’évènement. J’ai besoin d’y mettre une part de moi. En cela, je ne suis pas journaliste.

Le basculement s’est fait aussi à l’occasion de la couverture du retour de l’ayatollah Khomeyni en Iran. En 1979, j’allais tous les matins à Neauphle-le-Château, où il était en exil. J’ai fait la seule photo sur laquelle il souriait. Son entourage m’a proposé de faire partie du vol qui le ramenait à Téhéran après la chute du chah. Les places étaient très chères, j’ai accepté. J’ai reçu ma première grosse commande de Time Magazine. Je me suis alors retrouvé dans cette folie historique du début de l’extrémisme islamique et… j’ai détesté.

Cet extrémisme religieux m’a fait peur politiquement. J’ai détesté aussi les conditions de travail. Il fallait aller très vite. J’ai risqué ma vie dans les mouvements de foule qui entouraient les déplacements de l’ayatollah. On avait vraiment des difficultés pour faire de bonnes photos. Et finalement, j’ai remis mes pellicules trop tard pour qu’elles soient exploitées par Time Magazine. Ç’a été une grande leçon pour moi. Je me suis dit que ça ne m’intéressait pas.

Quel regard portez-vous sur les révolutions arabes ? Sur le Moyen-Orient ?

J’y suis retourné un an après, au moment de l’offensive des Frères musulmans. Il y avait une manifestation culturelle intitulée le « Printemps des arts ». Une jeune artiste y exposait des œuvres où elle se représentait en Tunisienne, en musulmane, en juive et en chrétienne. Ils ont tout brûlé. Le gouvernement du moment s’est montré lâche. Depuis, un processus démocratique s’est enclenché et redonne de l’espoir.J’ai une approche particulière. Le rôle du photojournaliste n’est pas que d’aller là où tout le monde va. Alors que les journalistes partaient en Libye, je suis allé en Tunisie trois mois après la révolution pour animer un stage de photojournalistes et également pour les besoins de Mare-Mater. Je suis retourné sur les traces de la révolution. J’avais en tête l’expérience avec Khomeyni, l’engouement de la presse qui, sans aucun recul, soutenait la révolution. Là, les rebelles tunisiens, parce qu’ils sont rebelles, étaient forcément bien. Moi, je suis très prudent. J’essaie de garder une distance critique vis-à-vis de la presse et des analystes politiques.

En Égypte, maintenant, il y a l’armée. Ce n’est pas terrible mais j’ai l’impression que c’est un moindre mal. En Syrie, c’est catastrophique. En Irak, c’est désespérant. La situation des femmes dans tous les pays arabes, mais pas seulement, en Inde aussi, est déplorable. Là-dessus, je garde un engagement total et j’ai une colère contre tous ces pays dictatoriaux comme la Chine. Je n’ai jamais exposé dans ce pays puisqu’on refuse d’y montrer mes photos de Tian’anmen.

Sur les pays arabes, il reste une ambiguïté sur le sort qu’ils ont réservé à leurs intellectuels, leurs artistes, leurs femmes. Je suis très antireligieux, je déteste les fanatismes de tout bord, musulmans, juifs, hindouistes, etc. Je suis très athée.

Comment voyez-vous l’avenir ? Le vôtre et celui des agences photos ? Celui des photographes ?

Les agences, celles qui ont fait la grandeur du photojournalisme français, ont disparu ou sont moribondes. Magnum est la dernière grande agence internationale qui arrive à survivre. Elle est indépendante, c’est une coopérative aux mains des photographes eux-mêmes. Dans ce paysage sinistré des agences et de la photographie de presse, il n’y a plus de commandes. Il existe des collectifs de photographes qui calquent souvent leur modèle sur celui de Magnum. Mais, ils sont confrontés à des problèmes d’échelle. Ils s’agrandissent et connaissent des soucis de gestion. Au-delà de dix ans d’existence, beaucoup disparaissent.

Pour les jeunes photographes, c’est très dur. Ils sont confrontés à la crise de la presse, à la baisse des tarifs, à la prise de risques – qui n’en valent pas le coup – dans les conflits, et à cette culture qui veut que les acteurs eux-mêmes ou des amateurs fassent des photos. Je crois qu’aujourd’hui leur place est ailleurs. Certains trouvent des petits financements avec des ONG, des associations, des collectivités locales et même sur Internet pour développer des projets personnels. Sinon, il reste les webdocumentaires, dont le modèle économique n’est pas au point, et le marché de l’art, ce qui est nouveau et donne des ressources aux photographes artistes. Mais, personnellement, je n’aime pas beaucoup les travers du monde de l’art actuel.

J’aurai mon exposition Mare-Mater à la galerie Magnum pendant le mois de la photo, en novembre, et le film sera montré à la Maison européenne de la photographie.

Propos recueillis par dblain@cfdt.fr

1. La Mémoire de mon père, 1994-1998, 31 minutes.

2. Un des migrants filmés dans Mare-Mater.