[Interview] Patrick Pelloux : “La société française manque d’air”

Publié le 29/02/2016 à 17H27
Médecin urgentiste apparu sur la scène médiatique à l’été 2003 lors de la canicule et connu pour son franc-parler, Patrick Pelloux a longtemps écrit dans Charlie Hebdo et fut le premier sur les lieux du massacre le 7  janvier. Mais, au-delà de ce drame, c’est avant tout un médecin engagé, pas toujours d’accord avec la CFDT, qui livre sans faux-semblant sa vision du syndicalisme et de l’hôpital. Entretien.

Casquette vissée sur la tête, tutoiement sincère et chaleureux de rigueur, le docteur Patrick Pelloux s’excuse d’emblée d’avoir dû décaler notre entrevue de 24 heures à cause d’une garde au Samu qui n’en finissait pas. Le rendez-vous a lieu rue des Martyrs – tout un symbole pour un survivant de Charlie Hebdo – mais, comme pour dédramatiser, le café s’appelle le Smiley (sourire en anglais). Cependant, comme si sa seule présence voulait nous rappeler la situation dans laquelle nous nous trouvons depuis le 13 novembre, un car de police est stationné à proximité, et un policier, mitraillette au côté, fait les cent pas le long de la terrasse.

La première question que l’on a envie de vous poser, c’est comment allez-vous ?

Cela n’a pas beaucoup d’importance dans le fond. Ce qui me semble plus intéressant, c’est comment j’ai réussi à tenir depuis un an. Quand il arrive de tels événements dramatiques – et tout le monde peut en vivre –, il faut se laisser porter par les soignants. Ce qui m’a aidé, c’est la prise en charge par des psychiatres. Il est indispensable d’écouter les docteurs : il faut accepter les traitements et le fait d’être suivi.

Parallèlement, il ne faut se laisser aspirer par la tristesse, le désespoir, mais au contraire se mettre de grands coups de pied au cul ! Se remettre rapidement à travailler, s’occuper, ne surtout pas changer ses habitudes. Personnellement, je me suis mis à faire beaucoup de yoga, ce qui me permet d’obtenir des moments apaisants au lieu de me focaliser sur les événements dramatiques et désespérants que j’ai vécus l’an dernier.

Enfin, il faut accepter de changer, et c’est sans doute le plus difficile. En l’occurrence, il m’a fallu quitter Charlie Hebdo, parce que c’est terrible d’être confronté toujours au même objet, qui est un objet de sidération et de désespérance. Donc, pour répondre à la question, je ne sais si je vais mieux… Disons qu’il y a de belles éclaircies dans la tempête.

Que pensez-vous de la prolongation de l’état d’urgence ?

J’y suis totalement favorable ! Nous sommes dans une situation d’exception : on sait que de nouveaux attentats risquent de se produire à brève échéance. Et si par malheur cela arrive, on reprochera au gouvernement ne pas avoir tout fait pour nous protéger. C’est donc paradoxal que certains lui reprochent aujourd’hui de mettre en place ce que la République autorise en matière de protection de la population. Personne ne peut légitimement penser que Daesh n’est pas en capacité de perpétrer de nouveaux attentats en Europe et en France. Sans compter que laisser monter le radicalisme islamique serait une grave erreur. L’état d’urgence permet de lutter contre la montée de ce fléau.

Cela dit, je comprends ceux qui remettent en cause cette restriction de liberté, mais la situation est exceptionnelle : nous sommes en guerre ! Et le reconnaître, ce n’est pas développer un racisme ou une islamophobie ; c’est juste dire que l’on doit se protéger face à une organisation internationale hyperstructurée qui veut (r)établir les lois moyenâgeuses de la charia. C’est pourquoi je défends la laïcité coûte que coûte et partout sur le territoire de la République. Selon moi, les signes ostentatoires d’appartenance à une religion doivent être interdits, y compris à l’université et à l’hôpital. Si la laïcité tombe, c’est la République qui tombe.

Le grand public vous a découvert lors de la canicule de 2003, alors que vous militiez depuis des années. Avez-vous toujours été considéré comme une « grande gueule » dans un milieu médical qui n’est pas réputé pour être de gauche ?

Oui, ça faisait déjà plus de cinq ans que je militais et oui, le monde médical est un monde de droite ou plutôt un monde conservateur – je connais des médecins de gauche qui sont profondément conservateurs. Quant à l’expression « grande gueule », on en affuble souvent les syndicalistes de façon volontairement péjorative. Et puis un jour, quelqu’un qui vous traitait de grande gueule vient vous voir parce qu’il a un problème et est bien content que vous vous occupiez de lui. Et, honnêtement, je suis assez fier du bilan de mon engagement syndical au sein de l’Amuf [Association des médecins urgentistes de France, pas toujours sur la même ligne que la CFDT]. Évidemment, la contrepartie de cet engagement assez marqué, c’est que je sais que mon évolution de carrière est derrière moi : je n’accéderai jamais à un poste à responsabilité au sein de l’AP-HP. Mais je n’en conçois aucun ressentiment envers cette magnifique institution. N’oublions pas que le soir du 13 novembre, l’AP-HP a été capable de mobiliser plus de 60 blocs opératoires en deux heures avec le concours exemplaire de tous les personnels, dont la plupart ont volontairement interrompu leur temps de repos. Je connais peu d’institutions médicales qui auraient agi aussi efficacement.

Au moment où le « syndicalisme bashing » est à la mode, quel regard portez-vous sur l’action syndicale ?

Le combat syndical doit être moderne : il faut être contemporain de l’évolution des mentalités et des attentes. Il est impératif d’apporter des réponses nouvelles aux salariés. À titre d’exemple, sur un sujet sensible comme la retraite, il faut à la fois aider des plus de 50 ans usés à rester au travail dans de bonnes conditions ou leur permettre de partir plus tôt à la retraite si le maintien dans l’emploi est réellement impossible et, dans le même temps, ne pas empêcher ceux qui ont plus de 67 ans mais sont en pleine forme et ont envie de rester actifs de continuer de travailler.

À vrai dire, je trouve la revendication de la retraite uniforme pour tous à 60 ans un peu obsolète. Il est plus intéressant de faire en sorte que le travail soit mieux vécu pendant l’ensemble de la carrière, qu’il soit un facteur d’émancipation et non une charge pour le salarié, avec la possibilité que l’on arrive à une sorte de retraite à la carte. Ce qui rend cette idée difficile à mettre en œuvre, c’est le chômage des seniors, bien trop élevé en France, couplé au fléau du chômage des jeunes.

C’est dans ce sens que je me bats, afin que l’on renforce notre modèle social que tant de pays nous envient, à juste titre, mais en l’adaptant au xxie siècle et non en continuant de regarder en arrière vers le xixe siècle. Il est donc nécessaire que les syndicats se renforcent et se développent, mais toujours en regardant le monde tel qu’il est et non tel qu’il était ou tel qu’on le fantasme. C’est ainsi qu’ils seront un rempart efficace contre les extrémismes. C’est pourquoi, à mon avis, les syndicats doivent être les garants de la laïcité contre le radicalisme religieux, qui peut poindre dans tous les milieux et toutes les professions !

Mais il ne faut surtout pas oublier que le quotidien syndical, c’est avant tout des problèmes concrets pouvant sembler terre à terre mais qui sont capitaux aux yeux des salariés concernés, par exemple un problème de place de parking ou de garde d’enfants. Le rôle des syndicalistes, mais vous le savez bien, c’est de s’intéresser au quotidien de leurs collègues pour l’alléger en résolvant les problèmes. On ne s’intéresse jamais trop au quotidien des gens.

En parlant de modernité et de modèle social, que pensez-vous de la fronde des médecins généralistes contre le tiers payant ?

Je suis à fond pour le tiers payant ! Dans un futur proche, toutes les transactions se feront par carte ou du moins sans espèces sonnantes et trébuchantes. Cette dématérialisation pousse naturellement à l’instauration du tiers payant. Cependant, j’ai conscience de la difficulté que peut représenter la multitude des mutuelles, mais c’est de la technique et on doit pouvoir y remédier et aboutir à un système plus simple pour les médecins. Il ne faut pas refuser cette avancée sociale en se cachant derrière un problème technique ! Même si cela complexifie un peu la tâche des généralistes, je suis totalement en faveur des mutuelles complémentaires pour tous ! Mais elles doivent impérativement faire des efforts et des progrès sur la prise en charge des soins dentaires, optiques et des prothèses auditives.

La loi sur la fin de vie vient d’être adoptée…

L’évolution de la loi Leonetti est bonne. Honnêtement, il n’y a que les religieux à qui ça pose un problème, et les religieux, je les emmerde ! Pour nous, soignants, il n’y a même plus de débat, cela nous arrive de plus en plus souvent d’aider des gens à en finir ou de mettre fin à des tentatives de réanimation, notamment grâce aux directives anticipées. C’est d’ailleurs l’une des premières questions que l’on pose quand on se trouve face à une personne en fin de vie : le patient a-t-il laissé des directives ? Si oui, on les applique.

Quel regard portez-vous sur la société française après une année 2015 très difficile ?

La société française est devenue très violente avec la crise économique, c’est une société qui manque d’air et qui est trop compartimentée. On a besoin de plus de coopération, notamment intergénérationnelle. Il faut également que nous nous souvenions de notre histoire, de ce que nous avons collectivement construit, des valeurs de la République (la laïcité, l’école publique, les services publics…), non pas pour le plaisir de regarder vers le passé mais au contraire pour bâtir une société meilleure. La France est toujours parvenue à construire le vivre-ensemble, et il faut que cela continue. Et ce vivre-ensemble ne s’arrête pas à nos frontières, il concerne également l’Europe. Cela passe selon moi par une renégociation de la dette qui écrase certains peuples. C’est ce que rappelait souvent mon ami Bernard Maris lorsque nous échangions ou débattions.

nballot@cfdt.fr

© Photo Emmanuelle Marchadour - Octobre 2015