[Interview] Nicolas Hulot, un naturaliste devenu humaniste

Publié le 02/11/2015

Ex-star de la télévision, l’envoyé spécial du président de la République pour la planète arpente inlassablement notre Terre pour convaincre les pays de s’engager plus et mieux sur la réduction des gaz à effet de serre lors de la Cop  21, qui se déroulera à Paris du 30 novembre au 11  décembre. Enjeu  : les conditions d’existence de l’humanité  ! Entretien.

À quand remonte votre passion pour l’environnement et comment a-t-elle évolué vers un engagement au cours de votre vie ?

C’est une prise de conscience progressive au fil du temps. Au départ, j’étais dans une sensibilité naturaliste qui s’est épanouie dans un combat humaniste. Je n’avais pas conscience en créant ma fondation que je me retrouverais au carrefour d’enjeux si complexes touchant à l’économie, à l’énergie, aux transports, etc. Ma préoccupation initiale, c’était de prendre soin de la nature et, à l’arrivée, c’est devenu le sort de l’humanité.

Entre ces deux perceptions, il y a une trentaine d’années de travail, d’engagements et de rencontres éclairantes. Tout un univers scientifique s’est agrégé autour de moi. Il m’a permis d’apprécier les choses dans leur complexité et leur intégralité. Je n’avais pas pris la mesure des dégradations ni de la rapidité avec laquelle ces phénomènes se développaient et mettaient en péril les conditions d’existence de l’humanité.

En quoi consiste votre mission d’envoyé spécial pour la planète ?

Elle consiste à convaincre et à mobiliser partout, et prioritairement dans les sphères politiques, diplomatiques ou grand public, les plus éloignées de ces préoccupations. Je le fais avec un outil merveilleux, le réseau diplomatique français, et une carte de visite prestigieuse, celle d’envoyé spécial du Président français. Cela me permet de développer mon plaidoyer auprès de personnes auxquelles je n’aurais jamais eu accès. Nous disposons du troisième réseau diplomatique au monde et la France, étant le pays hôte de la Cop 21, a un rôle et une influence particuliers. Mon travail, c’est de convaincre ou de rehausser le niveau d’engagement des 196 pays qui seront rassemblés à Paris en utilisant tous les leviers disponibles.

À ce jour, quels résultats avez-vous obtenus ?

Je ne suis qu’un acteur parmi d’autres. Toute la diplomatie française, avec François Hollande et Laurent Fabius au premier rang, est mobilisée depuis trois ans, comme moi, sur ce sujet-là. Aujourd’hui, le travail des uns et des autres a permis une mobilisation sans précédent. Nous avons dramatisé, au bon sens du terme, pour que chacun prenne conscience de ce que signifierait un échec ou un manque d’ambition à Paris.

Cela est nécessaire pour que les responsables donnent de la hauteur à leurs engagements. Ce qu’il y a déjà de positif pour Paris, c’est qu’il y aura 196 engagements de chefs d’État et de gouvernement. C’est inédit à ce jour. Tous vont s’engager en fonction de leurs capacités et selon leur niveau de responsabilités. On ne va pas demander au Bangladesh de s’engager au même niveau que la Chine ou à la Chine de se mettre au niveau des États-Unis. Cette notion de différenciation est compliquée à faire valoir. Elle devrait tirer vers le haut mais les politiques s’en servent pour s’exonérer de leurs responsabilités. Mon rôle, c’est d’obtenir que tous ces pays aient le grand dénominateur commun.

Nicolas Hulot Baptiste FENOUIL REA 2015Où résident les principaux points durs ?

Plusieurs problèmes se posent. D’abord, tous les engagements ne nous sont pas parvenus. Cela fait partie du jeu diplomatique, mais le calendrier est respecté, les États ont jusqu’en novembre pour remettre leurs engagements. Pour l’instant [l’interview a été réalisée début septembre], nous avons reçu ceux des principaux pays émetteurs de gaz à effet de serre. Ils ne sont pas insignifiants mais insuffisants pour contenir l’élévation de température à moins de 2 °C sans quoi nous irons vers un scénario et des conséquences irréversibles.

Le rôle des représentants des Nations unies, c’est de convaincre les pays qui ont une grande responsabilité d’en faire davantage sinon ils décourageront les autres. Ensuite, il faut que les pays les plus riches sécurisent les moyens qui seront alloués aux États victimes du changement climatique pour s’adapter. Il leur a été promis 100 milliards de dollars par an à partir de 2020. Or, pour l’instant, à part un peu plus de 10 milliards qui ont été promis  au Fonds vert, toutes ces promesses n’ont de garantie que les mots. De plus, il n’a pas été précisé d’où vient cet argent et à quelles conditions il sera accessible. C’est un sujet crucial si on ne veut pas que les pays concernés fassent un éclat à Paris, éclat qui aurait toutes les raisons d’être parce qu’on a trop nourri ces pays de promesses non tenues. Rappelons qu’ils sont victimes d’un phénomène qu’ils n’ont pas provoqué, conséquence d’un développement dont ils n’ont pas profité et qui s’est parfois fait sur leur dos. De surcroît, on voudrait leur demander d’avaler des promesses dont ils devraient accepter qu’elles ne soient pas tenues ! Dans ce cas, il ne faudra pas s’étonner que se produise un mouvement de colère si les choses ne sont pas précisées en amont de la Conférence.

Quelles sont les chances de réussite de la Cop 21 ?

Aujourd’hui, c’est 50/50. Parmi les facteurs encourageants, citons la mobilisation, le fait que plus personne ne conteste la responsabilité humaine du changement climatique ; l’évolution de l’opinion publique dans des pays tels que les États-Unis ou la Russie, qui semblaient à l’abri de ce phénomène et qui sont impactés aujourd’hui ; la prise de conscience que les phénomènes migratoires pourraient être multipliés par dix sous l’effet du changement climatique, etc. Restent des problèmes de financement qui sont de deux ordres. Le premier, j’en ai parlé : il s’agit d’aider les pays qui doivent déjà s’adapter au changement. Le second doit répondre aux questions : « Comment transiter vers un monde “bas carbone”. Comment fait-on pour s’affranchir des énergies fossiles ? » Pour répondre à cela, fixer le prix du carbone est un préalable. Le basculement des investissements dans les énergies fossiles vers les énergies renouvelables en dépend.

Quelles conséquences ces adaptations auront-elles pour les salariés travaillant aujourd’hui dans des industries carbonées ?

Chacun doit comprendre que le modèle économique, indépendamment de la crise climatique, ne fonctionne plus. Malgré l’augmentation du PIB, le chômage ne cesse de grimper. Curieusement, le climat va peut-être nous contraindre à changer de système. L’efficacité énergétique, une des clés de la lutte contre le changement climatique, est un facteur de compétitivité important. Il se trouve que l’économie bas carbone, les énergies propres mais aussi les bâtiments basse consommation, la ville moderne et les transports doux constituent des instruments de sortie de crise. Encore faut-il les programmer pour une transition en douceur.

Côté investisseurs et acteurs économiques, la visibilité est fondamentale ; c’est pourquoi j’insiste sur la nécessité de donner un prix au carbone et de rendre les énergies bas carbone compétitives. Pour les salariés, oui, il y aura de nouveaux métiers, oui, des métiers existants vont se développer, oui, des secteurs vont basculer vers les activités décarbonées.

Vous parlez de changer de système. Mais jusqu’où ?

Il faut se méfier des phrases génériques qui peuvent dissimuler les pires intentions. Quand je parle de changer de système, cela ne signifie pas qu’il faut changer de système juridique ou abandonner la protection sociale, etc. Au contraire, il s’agit de remettre l’économie au service de l’homme, de savoir à quelles priorités iront nos investissements. Tendra-t-on vers des investissements à la fois protecteurs de l’environnement et créateurs d’emplois, car les deux sont souvent compatibles ? Il vaut mieux investir dans la rénovation des bâtiments anciens pour lutter contre la précarité énergétique et créer davantage d’emplois que construire un énième stade de foot ou une plateforme aéroportuaire dont on n’a pas besoin. Nous devons définir ensemble les priorités environnementales et sociales, qui sont étroitement liées.

Quel rôle la société civile et les syndicats en particulier doivent-ils jouer pour la réussite de la Cop 21 ?

Les syndicats doivent faire œuvre de pédagogie. Leurs voix seront entendues en complément de celles des spécialistes. Il faut qu’ils expliquent qu’on n’a pas le choix de faire ou de ne rien faire en matière climatique et que ce seront, comme d’habitude, à l’étranger comme en France, les plus vulnérables qui paieront les conséquences de l’inaction. Ils doivent aussi faire preuve de curiosité pour les métiers, les emplois, les technologies et l’innovation notamment dans les PME, qui sont les créatrices d’emplois et de l’économie de demain. Les initiatives novatrices ne manquent pas, mais elles se heurtent à une forme de conformisme et de scepticisme. Il faut s’ouvrir aux nouvelles technologies et à ces nouvelles pratiques.

Enfin, cette transition ne doit pas se faire brutalement ni sur des slogans idéologiques mais avec réalisme, avec pragmatisme et détermination parce que la situation l’exige. Plus on anticipe la transition, plus elle sera socialement et économiquement viable et acceptable. La société civile doit s’emparer des réseaux sociaux et descendre dans la rue le dimanche 29 novembre, veille de la Cop 21, pour une marche pacifique afin de délivrer un seul message : « Cessez de parler, agissez et mettez vos égoïsmes nationaux de côté. »

À la fin de la Cop 21, reprendrez-vous vos activités pour la télévision ? En politique ?

Deux choses sont sûres : la télévision, c’est fini. Et je ne sais absolument pas ce que je ferai après la Cop  21, je n’ai pris aucun engagement. Aujourd’hui, mon horizon s’arrête là. Je prendrai des options une fois que j’aurai la tête un peu reposée.

dblain@cfdt.fr

©Photo Baptiste Fenouil/Réa