[Interview] Marie Pezé : “A l’origine du burn-out, il a le conflit éthique”

Publié le 27/02/2020

Marie Pezé est psychanalyste, experte auprès de la Cour d’Appel de Versailles et responsable du réseau souffrance et travail. Elle est l'auteure de Le Burn-out pour les nuls.*

Marie Peze DRAutrefois, on parlait de surmenage. De quoi le burn-out est-il le nom ?

Le mot burn-out a été utilisé pour la première fois aux États-Unis, en 1974, pour décrire l’état psychique de psychiatres qui donnaient des consultations bénévoles, après leur journée à l’hôpital, dans des dispensaires que l’État avait cessé de financer. Au bout de quelques mois, ils ont montré des signes d’épuisement profond les conduisant à un décrochage émotionnel total. Ils étaient « consumés ». D’autres professions d’aidants se sont avérées très exposées : le magistrat qui n’a plus le temps de juger, le médecin qui n’a plus le temps de soigner. Instituteurs, pompiers ou policiers… tous ceux qui éprouvent cette impossibilité de répondre à la demande exorbitante d’une organisation de travail délétère, où les efforts fournis ne sont pas reconnus. L’origine du burn-out, c’est le conflit éthique, le « mal-travailler ». Un soignant peut faire beaucoup d’heures, mais ce qui le fait chuter et le met à terre, c’est de ne pas pouvoir faire correctement son travail.

Comment le caractériser ?

La 11e classification internationale des maladies, publiée par l’OMS en 2019, précise que le burn-out « fait spécifiquement référence à des phénomènes relatifs au contexte professionnel et ne doit pas être utilisé pour décrire des expériences dans d’autres domaines de la vie ». C’est un syndrome, pas une maladie. Du coup, il varie en fonction de ce qui s’est passé au travail. Mais il y a toujours un point commun, un épuisement physique et psychique dû à une souffrance éthique majeure. Le cerveau et le corps finissent par dire « stop ». Certaines personnes ont des crises d’angoisse en voyant un ordinateur… C’est dévastateur : les bilans neuropsychologiques démontrent des compétences cognitives profondément détériorées. J’ai vu des cadres supérieurs incapables de faire une addition à la suite d’un burn-out. Certains salariés ne pourront plus jamais retravailler.

“Le burn-out est une psychopathologie générée par des violences collectives.” 

Quels sont les signes avant-coureurs ?

Il y en a trois : la fatigue que le repos ne compense plus, la perte d’intérêt pour son métier et la consommation de produits pour se doper ou dormir. Ce sont les symptômes d’un corps devenu machine et d’un esprit qui n’est plus jamais dans le « hors travail ». Pour la première fois, l’être humain a fabriqué un outil qui l’enchaîne : le numérique. L’ordinateur, le téléphone portable et d’autres objets connectés ne lui laissent plus la possibilité de se mettre en retrait. Le numérique capte le temps de cerveau disponible. Ajoutez à cela des organisations de travail de plus en plus pathogènes avec, notamment, la financiarisation de l’économie et le fait que, dans notre vie personnelle, nous sommes tous devenus chefs de PME : acheter nos billets de train, peser nos aliments, effectuer des transactions bancaires… il faut savoir tout faire.

On continue pourtant de mettre en cause la personne. Erreur ! Le burn-out est une psychopathologie générée par des violences collectives. C’est très grave, ce qui se passe : nous avons déjà ouvert 150 consultations « souffrance et travail » en France et, tous les jours, la demande augmente. Alors, il faut être très attentif, planifier une visite « à la demande » au médecin du travail, qui peut prescrire des examens complémentaires. Il peut être utile aussi de se référer à notre questionnaire sur www.souffrance-et-travail.com pour faire un premier diagnostic et ne pas laisser la situation empirer.

Propos recueillis par cnillus@cfdt.fr

* Le Burn-out pour les nuls, éditions First 416 pages.

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