[Interview] “L'intervention de l’État allemand dénote un affaiblissement des syndicats”

Publié le 16/09/2014

Guillaume Duval est le rédacteur en chef d’Alternatives économiques et l’auteur du livre Made in Germany : Le modèle allemand au-delà des mythes (Éditions du Seuil, 2013). Il analyse le contexte et les conséquences de l’instauration par la loi du «Smic» allemand.

L’instauration du salaire minimum par la loi, que le Bundestag (chambre basse du Parlement) a adoptée le 3 juillet 2014, constitue-t-elle un changement dans la démocratie sociale allemande ?

La plupart des pays qui n’ont pas de salaire minimum ont des organisations syndicales fortes et une culture développée de la négociation. L’adoption aujourd’hui d’un « Smic » par les Allemands est un signe de l’affaiblissement de leurs organisations syndicales, puisqu’il a fallu que la loi et l’État interviennent. Les réformes Schröder ont beaucoup contribué à miner le système contractuel allemand, en favorisant le développement des emplois précaires. Ce sont surtout des femmes qui sont ainsi massivement entrées sur le marché du travail, mais dans des conditions d’inégalités considérables par rapport aux hommes : salaires très bas, temps très partiels, peu d’emplois protégés par des conventions collectives. Le nombre de salariés couverts par ces conventions n’a cessé de diminuer depuis ces réformes : ils ne représentent plus aujourd’hui qu’un peu plus de la moitié des travailleurs en Allemagne [contre 70% à la fin des années 90].

Les salaires vont-ils augmenter avec la mise en place du salaire minimum ?

Avant même son instauration au 1er janvier 2015, les personnes touchant des bas salaires réclament d’ores et déjà que leur rémunération se rapproche du salaire minimum. Mais il faut souligner que ce salaire minimum est relativement bas – 8,50 euros bruts de l’heure contre 9,53 euros en France – et que son mécanisme d’évolution ne sera pas automatique comme c’est le cas dans l’Hexagone. Son montant ne changera pas avant 2017. En outre, il aura a priori peu d’effet sur la plupart des secteurs couverts par des conventions collectives, étant donné que les salaires minima dans ces secteurs sont en général significativement plus élevés que 8,50 euros.

Comment analysez-vous la hausse des salaires depuis le début de l’année dans les secteurs couverts par des accords collectifs ?

Il existe une dynamique revendicative de la part des syndicats, qui a permis d’obtenir une progression des salaires conventionnels de l’ordre de 2,5 à 3 % par an. Cependant, selon les données d’Eurostat, les coûts salariaux n’ont augmenté que de 1,1 % au premier trimestre 2014, ce qui est inférieur à la moyenne européenne. Les causes de cet écart font débat en Allemagne…

Que pensez-vous des déclarations cet été du président de la Bundesbank et du commissaire européen à l’emploi appelant à une augmentation plus importante des salaires en Allemagne ?

L’Allemagne s’est reconstruite après-guerre en ayant un avantage compétitif permanent grâce à une inflation constamment inférieure à ses voisins français, italiens, anglais… Mais si l’Allemagne veut continuer dans la même logique aujourd’hui, c’est la mort de l’euro et de l’Europe. Aujourd’hui, nous avons tous la même monnaie. Donc les pays voisins ne peuvent plus s’aligner sur l’Allemagne en dévaluant. Il n’y a plus de possibilité de dévaluation pour corriger périodiquement les déséquilibres ! Actuellement, l’inflation est seulement de 1 % en Allemagne. Cela contraint les autres pays à être véritablement en déflation pour corriger leur déficit de compétitivité avec l’Allemagne. Cette situation est économiquement insupportable. Pour que l’euro s’en sorte, il faudrait que l’inflation en Allemagne soit durablement à 3 ou 4%. Elle pourrait ainsi atteindre 1% en France, en Italie ou en Espagne, et se situer à 2 % comme prévu dans l’ensemble de la zone euro. Cette hausse de l’inflation allemande est indispensable. Elle passe par des augmentations de salaires plus importantes. Mais c’est un changement de paradigme majeur pour les Allemands qui n’y sont pas vraiment prêts, même si la Bundesbank, elle, l’a compris désormais… 

Est-ce que cela favorisera la croissance dans la zone Euro ?

La hausse seule de la demande intérieure allemande* ne suffira pas. L’excès d’épargne dans la zone euro est colossal : il atteint plus de 200 milliards d’euros, soit 2% du PIB. Mais cet excédent est essentiellement allemand. Il faut trouver un moyen, politiquement acceptable pour nos voisins, de l’investir ailleurs en Europe. Cela pourrait se faire notamment via les fameux Project Bonds, ce programme européen d’obligations destiné à financer de grands projets comme le haut débit ou la transition énergétique. C’est là que se trouve le moteur de la croissance. 

Propos recueillis par nfigarol@cfdt.fr

*Demande intérieure : consommation des personnes physiques et des administrations publiques, majorée des investissements.