[Interview] Jean-Louis Etienne, le marcheur des pôles

Publié le 07/05/2015

De son Tarn natal à l’océan Austral, ce grand timide a fait de ses faiblesses une force. Amoureux de la nature et ses caprices, à 69 ans, l’explorateur Jean-Louis Étienne s’apprête à embarquer à bord du Polar Pod, une nouvelle expédition en Antarctique, destinée à mieux comprendre le climat et ses aléas.

Comment, dans la France des années 60, un gamin dyslexique envoyé en CAP de tourneur-fraiseur finit-il par devenir médecin ?

À cette époque, on ne parlait pas de dyslexie, j’étais juste étiqueté comme un mauvais élève. Après le certificat d’études, j’ai été orienté vers le collège technique. Et là, j’ai eu une sorte de révélation : l’ancrage de la scolarité dans la réalité professionnelle grâce à l’alternance en atelier. C’est cet enseignement qui m’a redonné confiance et m’a permis d’être réorienté vers un bac technique.

Une fois le bac en poche, j’ai fait médecine par goût des sciences naturelles. Mais là encore, ça manquait de concret. Le tournant s’est opéré le jour où, stagiaire au bloc opératoire, j’ai dû remplacer un interne pour une opération de la main. J’ai vite retrouvé dans la chirurgie orthopédique le travail manuel, mécanique – au sens noble du terme –, que j’ai toujours aimé et qui est le véritable fil rouge de mon parcours. Un geste technique bien exécuté reflète une pensée bien ordonnée. C’est pour cette raison que je suis particulièrement fier qu’un lycée professionnel, à Caussade, dans le Tarn-et-Garonne, porte mon nom.

Je ne suis pas allé au pôle nord pour être seul, mais pour être le seul


En 1986, vous devenez le premier homme à atteindre le pôle Nord en traîneau et en solitaire. Comment tombe-t-on amoureux de la banquise ?

Je cherche toujours la réponse à cette question depuis trente ans qu’on me la pose. Je pense que mon attirance pour ces déserts est issue d’une extrême timidité : sur ces étendues de glace, on n’est confronté qu’à soi-même. Et, bien sûr, la nature a toujours été mon champ d’expression, me servant à la fois de refuge et de terrain de jeu. Enfant, j’étais déjà attiré par les formes extrêmes de climat, comme la neige ou les vents violents. Et intrigué par l’exploration. Quand mes copains rêvaient de plage, j’aspirais à voir les montagnes enneigées. Autre élément, je suis moins frileux que la moyenne. En langage médical, on dit que j’ai un métabolisme basal supérieur à la moyenne. Cela peut prêter à sourire mais c’est important pour aller sur la banquise.

Pourquoi se lancer dans cette aventure un peu folle ?

C’est avant tout une démarche personnelle ambitieuse. Je n’y suis pas allé pour être seul, mais pour être le seul. Quand je suis parti pour le pôle Nord, cela faisait quinze ans que j’étais médecin d’expédition, sur Pen Duick VI, avec l’équipage d’Éric Tabarly, puis dans l’Himalaya, et j’ai alors voulu faire ma propre expédition. Le pôle Nord s’est imposé de manière assez évidente. Certes, c’est physique, et mental surtout, mais j’étais aguerri pour affronter les conditions extrêmes et, de plus, cela ne demande pas de compétences particulières. Finalement, le plus difficile reste de trouver le financement. Ça demande de s’accrocher, ça consolide son envie, ça fait partie de la préparation mentale.

Jean-Louis Etienne OCÀ quoi pense-t-on lorsque l’on marche soixante-trois jours seul, dans un désert de glace ?

Au pôle Nord, qui est un univers très chaotique, on est occupé à chaque seconde : on marche sur une mer gelée, loin d’être une patinoire tranquille. La banquise est un lieu de tensions, où des plaques de glace s’entrechoquent, se superposent, se fracturent. Dans un tel monde, sans repères, sans référence de distance, il faut constamment rechercher le meilleur chemin, le plus praticable, le plus sûr. C’est à cela qu’on pense. On apprend à traverser des étendues de glace d’eau salée fraîchement regelée, par endroits très fine, pâteuse et élastique. On est donc très occupé à sa survie. On pense à persévérer, à ne pas succomber à la tentation d’abandonner.

Quel est votre rapport à la notoriété ? Cela aide-t-il pour trouver les financements de vos expéditions ?

J’ai une notoriété tranquille, je ne suis pas Zidane ou Johnny, qui sont entourés de gardes du corps. C’est un outil social intéressant ; ça confère des avantages, au restaurant, par exemple, où le serveur vous trouvera toujours une table, bien que l’établissement soit complet. Mais, bien sûr, ce n’est pas le plus important. Ma notoriété me permet d’avoir plus de lignes directes dans mon carnet d’adresses et ainsi d’avoir accès plus facilement à certains décideurs pour leur parler de mes projets.

Mais passer à la télé ne suffit pas pour obtenir les financements. C’est toujours la partie la plus ingrate, la plus longue. Cela dit, ce n’est pas du temps perdu ; ça permet de mûrir le projet, de l’enrichir, de trouver les mots-clés pour être pertinent. Les entreprises que vous sollicitez n’ont pas instinctivement envie de vous financer : il faut savoir rendre son projet intéressant, trouver les mots pour séduire, éveiller leur intérêt.

 Une équipe de scientifiques va séjourner sur cet l'antarctique pendant trois ans


Vous êtes en train de monter une nouvelle expédition,
Polar Pod, qui doit faire le tour de l’Antarctique. Quel en est l’objectif ?

Jean-Louis Etienne 3 OCAvec le Polar Pod on cherche à répondre à la question suivante : quel est le rôle de l’océan Austral dans la machine climatique ? Cet océan, véritable courroie de transmission entre les océans Pacifique, Atlantique et Indien, est ce qu’on appelle un puits de carbone : ses eaux froides absorbent une grande quantité de CO2. Or, malgré tous les moyens modernes – mesures satellitaires, animaux instrumentés, balises autonomes –, on a besoin de mesures in situ. Nous visons trois objectifs d’étude : évaluer la capacité de cet océan à absorber le CO2, faire un inventaire de la faune par acoustique (à 80 mètres de profondeur, c’est le silence) et valider les mesures satellitaires sur cette zone où les bateaux ne passent presque jamais.

Mais envoyer des scientifiques en mer si loin et si longtemps coûte très cher. Il fallait donc trouver le moyen de permettre à une poignée de chercheurs de séjourner et d’acquérir des données dans les Cinquantièmes hurlants. Afin d’échapper à la zone de conflit où le vent et la mer se rencontrent, c’est-à-dire en surface, nous avons conçu un engin ayant 80 mètres de tirant d’eau et un lest de 150 tonnes*. Avec le Polar Pod, c’est la première fois qu’une équipe de scientifiques va pouvoir séjourner sur cet océan pendant les trois ans que devrait durer l’expédition autour de l’Antarctique. La construction sera lancée à la fin de l’année, et le départ est prévu pour 2017.

Au-delà des avancées scientifiques qu’il va permettre, Polar Pod est annoncé comme un projet “zéro émission”.

Oui. Tout d’abord, il n’y a pas de moteur, c’est le courant qui entraînera le Polar Pod. Ensuite, l’électricité nécessaire à bord sera produite par quatre éoliennes. L’isolation thermique est assurée par des cloisons sous vide, ce qui fait de l’habitacle une sorte de Thermos. Enfin, les rejets seront traités. Notre seule entorse à ces principes écologiques concerne la cuisine : en plus des plaques électriques, nous emporterons, au cas où, des réchauds au gaz naturel.

Fin 2015 se tiendra à Paris la conférence sur le climat Cop 21. Avez-vous été témoin des effets du réchauffement climatique ?

En 1985, la première fois où je suis allé au pôle Nord, la banquise était compacte. Quand je l’ai survolée en 2010, j’ai été étonné par les étendues d’eaux libres. Depuis vingt-cinq ans, ce qui disparaît, c’est la glace pluriannuelle, celle qui résiste d’une année à l’autre. On est train de perdre la glace la plus solide, la plus résistante.

Les causes de ce réchauffement sont connues : l’excès de gaz carbonique, dû en premier lieu à la combustion du charbon, qui reste la principale ressource énergétique dans le monde. Le charbon est vraiment l’ennemi du climat – et la solution, on la connaît : limiter ces émissions.

Il est obligatoire que la Cop 21 serve à quelque chose !


Qu’attendez-vous de cette conférence ? N’est-il pas déjà trop tard ?

Il est obligatoire que la Cop 21 serve à quelque chose ! L’intérêt de ces grands sommets, c’est qu’on en parle dans le monde entier, cela permet de diffuser l’information. Mais cela fait trop longtemps que de telles réunions se soldent par des avancées trop précaires, quand avancées il y a. C’est pourquoi il serait dramatique que les 195 chefs d’État qui vont se réunir à Paris se quittent sans avoir trouvé d’accord.

On mobilise les citoyens sur la situation dramatique du climat parce que ce sont eux, à tous les niveaux, qui peuvent changer la donne. Mais, pour cela, il est impératif que les responsables politiques mondiaux leur donnent, nous donnent, un signal positif fort ! Pour autant, ne rêvons pas, la signature d’un accord contraignant à Paris sera compliquée. Il serait intéressant que tous les chefs d’État reconnaissent dans un texte commun que l’homme est un acteur du changement climatique… Ce n’est pas gagné. De même, il faudrait que chaque pays présente une feuille de route de ce qu’il peut faire pour aller dans le bon sens, à son échelle. Partant de là, c’est de notre responsabilité d’aider les pays en développement à ne pas faire les mêmes erreurs que celles que nous avons commises. Les pays riches ont le devoir d’agir en ce sens, par le biais de transferts de technologies décarbonées. Mais le plus important, je le répète, c’est que la Cop 21 débouche sur un signal positif fort d’encouragement et de bonne volonté.

 Propos recueillis par nballot@cfdt.fr

* Pour plus de détails : www.jeanlouisetienne.com/polarpod

photos © Olivier Clément