[Interview] Humanitaire sans frontières

Publié le 07/12/2015

Médecin neurologue et psychiatre, pionnier des missions humanitaires au sein de Médecins sans frontières, ex-ambassadeur de France au Sénégal et en Gambie, homme de lettres, élu à l’Académie française en 2008, Jean-Christophe Rufin livre sa perplexité face à la crise actuelle des migrants. Et rappelle l’importance de redonner la priorité aux politiques de coopération et de développement. Rencontre.

Votre biographie donne l’impression que vous avez vécu plusieurs vies en une…

Je n’en ai malheureusement vécu qu’une ! Le seul dédoublement que j’ai connu est celui de l’auteur. Quand on écrit des livres, on vit effectivement plusieurs vies, qui sont celles de ses personnages. Il y a eu des séquences différentes dans ma vie, qui peuvent donner l’impression que j’ai eu plusieurs vies. Mais, au fond, il y a une grande continuité. Avec la médecine, l’écriture, et l’engagement comme socle et éléments de continuité. Tout le reste, ce sont des hasards de l’existence.

Vous avez été élevé par vos grands-parents, dont un grand-père revenu de Buchenwald après avoir aidé la Résistance… Que vous a-t-il transmis ?

Quand il est rentré, c’était un homme brisé, qui parlait peu. Mais ma grand-mère et mon parrain, qui lui avait aussi été déporté pour des faits de résistance, parlaient beaucoup des camps. Je n’ai pas véritablement reçu d’éducation politique, mais on m’a transmis des valeurs de solidarité et de résistance au sens propre. Ainsi qu’une méfiance viscérale vis-à-vis des idéologies totalitaires, des utopies. Je crois que c’est ce qui a fondé mon horreur des extrêmes, des deux côtés d’ailleurs, extrême droite comme extrême gauche.

     


PARCOURS

1952
Naissance à Bourges (Cher).

1976
Première mission humanitaire en Érythrée.

1991
Devient vice-président de Médecins sans frontières.

1996
Libère onze otages français en Bosnie-Herzégovine.

2001
Il remporte le Goncourt pour son roman Rouge Brésil (Gallimard).

2015
Publie Check-point (Gallimard), récit d’un voyage humanitaire qui vire au thriller psychologique.

     
             

En tant que médecin et humanitaire, comment réagissez-vous à la situation des migrants ?

C’est une question très difficile. Pour tout vous dire, j’ai reçu de nombreuses sollicitations ces derniers temps. Je les ai toutes refusées, parce que je suis très perplexe. Je ne pensais pas trouver un jour dans ma vie cette inversion complète de situation où aujourd’hui, les camps de réfugiés sont ici, au cœur de l’Europe. Ce qu’on voit à Calais, on le voyait aux frontières des pays en guerre, dans les pays du Sud, dans les années 70. Je suis très partagé par rapport à cela. Évidemment, on ne peut pas laisser ces gens se noyer ni accepter qu’ils vivent de manière aussi indigne. Il y a une urgence humanitaire. Et, en même temps, je refuse la facilité qui consiste à dire : « Ouvrons les frontières ! », « Accueillons tout le monde ! » C’est séduisant, comme ça, mais c’est très dangereux, et pas seulement pour nos sociétés. L’accueil, ça ne consiste pas à prendre les gens huit jours chez soi. Cela veut dire leur donner un vrai avenir, de vraies perspectives. Ce qui serait un défi dans nos économies en crise, qui connaissent déjà des difficultés d’intégration.

Indépendamment de cela, accréditer l’idée que, pour ces personnes, le salut c’est la fuite serait criminel. Ce serait signer une véritable défaite idéologique. Il faut faire en sorte que ces gens restent chez eux, non pas parce qu’on n’en veut pas chez nous, mais parce que leur fuite est un drame pour leur pays… Au Burundi, où j’ai passé deux mois l’an dernier dans un hôpital, ils n’envoient plus de médecins se former en France parce qu’aucun ne revient. Nous sommes en train de siphonner toutes les forces de progrès qui pourraient construire ces sociétés. C’est dramatique. C’est ce qui m’empêche de dire : « Accueillons. » Et c’est pourquoi je n’ai pas du tout applaudi la position d’Angela Merkel. Je l’ai trouvée d’un cynisme absolu. Les Allemands savent très bien qu’ils ont besoin de main-d’œuvre, et qu’en s’adressant à cette population du Moyen-Orient, en particulier les Syriens, ils ont des gens formés… C’est une démarche opportuniste. Avec un risque de déstabilisation plus large.

On ne peut pas laisser les Syriens sous les bombes…

JC.Rufin vdegalzain04clrC’est plus compliqué que cela, quand on regarde de près. Il y a bien sûr les Syriens, mais aussi beaucoup d’Africains qui partent. En Érythrée, ils ne fuient pas les bombes, mais un régime absolument catastrophique, que nous continuons à soutenir… Les choses sont complexes. Surtout, elles évoluent à une vitesse phénoménale ! J’ai l’impression que je n’ai pas eu le temps d’adapter mon logiciel. Ma génération avait d’autres espoirs pour ces pays, on se battait pour que les gens trouvent un avenir chez eux… Lorsque j’étais en poste au Sénégal, j’ai connu la « crise des pirogues », qui voyait s’enfuir toute la jeunesse du pays vers les Canaries. Finalement, les Espagnols ont mis au point, en accord avec les Sénégalais, des systèmes de coopération. Même si on ne peut pas nier qu’il y a un vrai défi pour les sociétés africaines – où la jeunesse représente jusqu’à 75 % de la population – à trouver suffisamment d’opportunités sur place, la solution n’est surtout pas de dire qu’il faut venir en Europe ! On a oublié la notion de développement, au profit de l’urgence. Y compris dans notre politique africaine, qui est aujourd’hui uniquement centrée sur la gestion des crises. Les questions de coopération passent à l’as.

Cela rejoint votre dernier ouvrage, Check-point, dans lequel vous nous livrez une réflexion sur l’évolution de l’humanitaire, ses nouveaux défis. Qu’est-ce que l’humanitaire aujourd’hui ?

JC.Rufin vdegalzain02clrNous sommes à la fin d’une époque. Et c’est sans doute pour cela que j’ai eu envie d’écrire ce livre. Une époque où, effectivement, l’humanitaire était une réponse évidente à des conflits lointains. Au fond, ces guerres ne nous concernaient pas autrement que moralement. Elles se passaient au Cambodge, au Salvador, en Afghanistan. Les enjeux et les belligérants étaient identifiés, les risques pour les humanitaires limités. Avec la fin de la guerre froide, les choses ont changé au tournant des années 2000.

Les conflits sont devenus moins clairs, plus ambigus. Géographiquement, il n’y avait plus de lignes de front, et cela devenait très dangereux. Les humanitaires ont été pris pour cible. Autre évolution majeure, ces guerres lointaines ont commencé à nous concerner : ce fut le 11-Septembre à New York puis les attentats de janvier 2015 à Paris etc.,(cet entretien a été réalisé avant les attentats du 13 novembre). Faire de l’humanitaire devient prodigieusement compliqué et dangereux. Et nous n’avons plus la neutralité que nous avions avant. Que reste-t-il possible, alors ? En dehors des interventions lors des catastrophes naturelles, comme au Népal, je crois qu’il faut redonner toute la priorité aux missions de développement. C’est le plus essentiel et le plus urgent. Oublier le développement, c’est faire le lit des crises de demain.

Votre ouvrage aborde aussi la question de la forme d’engagement que doit prendre l’humanitaire. À savoir ne plus se limiter à l’envoi de vivres ou de médicaments, comme au temps des « pionniers », mais fournir de quoi se défendre.

J’ai écrit le livre au début de la crise en Syrie, quand le problème se posait en ces termes : fallait-il armer les rebelles ou pas ? Mais, aujourd’hui, la situation n’a plus rien à voir. Dans ces conflits, très complexes, comme pour la situation des migrants en Méditerranée, l’humanitaire n’est pas une réponse suffisante. Les solutions sont aussi à la source, et de nature à la fois politique et militaire. Comme la lutte contre les réseaux, dans laquelle les gouvernements ont commencé à s’engager.

Que représente le voyage dans votre vie et vos réflexions ?

JC.Rufin vdegalzain03clrJe n’ai pas un attrait particulier pour l’exotisme et les voyages. C’est la forme d’engagement que j’ai choisie qui m’a conduit à voyager. Cela dit, ça a été un choc quand j’ai été en contact avec « l’ailleurs », lors de mes premières missions humanitaires. Alors qu’il n’y a pas plus français que moi dans les origines, sans rien d’exotique dans ma généalogie, moi qui suis resté très sédentaire toute mon enfance, j’ai pris en pleine figure le premier contact avec l’ailleurs. Ça a été l’Afrique de l’Est : l’Érythrée, la Somalie, le Soudan…

C’est d’ailleurs très drôle de voir comment, dans l’humanitaire, beaucoup de personnes restent accrochées à leur première mission, comme expérience fondatrice. Cette découverte a été profondément déstabilisante, dans le bon sens du terme. Et cela a ouvert une interrogation qu’on retrouve dans tous mes ouvrages, qui sont finalement construits autour de la notion de rencontre : entre nous et les autres, rencontre des mondes, soit sous forme d’expédition, comme dans Rouge Brésil, soit de confrontation intérieure, comme dans Katiba. Au fond, c’est la question du choc des cultures qui me fascine.

Avez-vous déjà une idée du sujet de votre prochain roman ?

Alors que je n’ai plus écrit d’essai depuis vingt ans, je crois que j’aimerais me pencher sur la question des nouveaux espaces de la solidarité. Ce paysage a beaucoup changé, à une telle vitesse… J’aimerais prendre le temps de mettre un peu d’ordre dans mes réflexions à ce sujet.

epirat@cfdt.fr 

© Photos Virginie de Galzain