[Interview] Faïza Guène : “ Mes héros sont des gens ordinaires ”

Publié le 27/02/2015

Jeune, fille d’immigrés algériens et écrivain à succès, Faïza Guène est un ovni dans le monde des lettres. Son humour et son style très direct sont la marque de fabrique de cette auteure qui, à 30 ans, a déjà publié quatre romans. Le dernier, Un homme, ça ne pleure pas, s’attaque à un sujet sensible : la difficulté de s’émanciper de sa famille. Rencontre.

Le narrateur de votre dernier roman est un jeune homme d’origine algérienne qui peine à s’émanciper de sa famille. La question de l’identité est-elle au cœur de votre travail ?

       
   

Son parcours

1985 Naissance à Bobigny (Seine-Saint-Denis).

2004 Publie Kiffe kiffe demain. Un roman qui raconte les rêves et les amours d’une jeune fille de 15 ans en banlieue parisienne. Le roman se vend à 400 000 exemplaires et est traduit en 26 langues.

2006 Sortie de son troisième roman Du rêve pour les oufs.

2008 Publie Les Gens du Balto. Un roman choral au cœur du bar de Joigny-les-Deux-Bouts, petite bourgade tranquille en fin de ligne du RER. 

2014 Publie Un homme, ça ne pleure pas. Son quatrième roman. 

   
       

Lorsque j’écris un roman, j’aborde la question de l’identité, mais pas de l’identité « immigrée » comme peut sembler le sous-entendre votre question. Kiffe kiffe demain, c’est avant tout l’histoire d’une jeune fille de 15 ans, de ses envies, de ses rêves. Son origine est secondaire. Et dans mon dernier livre, je raconte l’histoire d’un jeune homme, Mourad, qui est en construction identitaire. Il doit décider ce qu’il garde de l’éducation qu’il a reçue, ce qu’il fait de cet héritage, quel tri il opère. Tout le monde est confronté à ces questions en grandissant. Doit-on forcément répondre aux attentes de ses parents ? Peut-on être heureux si l’on est en rupture totale avec sa famille ? Ce sont des sujets universels. Le livre a une couleur particulière, un ton spécifique, parce que la famille est algérienne, mais ce n’est pas le sujet du livre. Ça fait partie du décor. Je n’ai surtout pas voulu faire un roman qui montre comment vit une famille arabe à Nice. Je ne suis pas dans une approche sociologique. Ce que j’aime, c’est me mettre dans la peau d’un personnage et, au fil de la plume, le faire évoluer. C’est pourquoi j’écris toujours à la première personne. J’aime l’idée que le lecteur se sente interpellé par le narrateur. Mon ambition est de faire des romans populaires au sens noble du terme, c’est-à-dire des romans dont les héros sont des gens ordinaires.

Pourtant, sur un ton léger, vous abordez des sujets sensibles liés à l’immigration, comme la question du foulard ou cellede l’intégration sociale.

J’aborde ces questions car elles m’intéressent, elles font partie de mon quotidien, mais elles ne sont pas au cœur de mon travail. Je ne défends pas, à travers mes romans, une cause. La question du voile, par exemple, n’est pas un combat pour moi. D’ailleurs, dans mon dernier ouvrage, je soulève la question sans apporter de réponse. Mon combat serait plutôt de dire : A-t-on le droit d’avoir un avis différent ? Gauche, droite, riche, pauvre, tout le monde trouve scandaleux qu’une femme porte un voile, que c’est une entrave à sa liberté. Peut-on imaginer cinq secondes que des femmes choisissent de le porter. 
Le voile n’est pas pour moi quelque chose d’étranger, que je regarde de loin d’un air ébahi. C’est banal. Je côtoie des femmes voilées et heureuses. Qu’on leur foute la paix. Quand je dis cela, je ne cherche pas la polémique. Je suis née en 1985. Je suis d’une autre génération que les féministes des années 70. On n’a plus les mêmes combats aujourd’hui, plus le même regard sur ce que c’est qu’être une femme libre. Je n’accepte pas que le magazine Elle, un parti politique ou des associations féministes me disent comment je dois être libre.

Je suis beaucoup moins optimiste aujourd’hui
qu’il y a dix ans.

Justement, avez-vous le sentiment que le regard de la société a changé ces dix dernières années sur l’immigration et sur les générations qui en sont issues ?

La problématique s’est déplacée. Le débat ne porte plus sur le droit à la différence ou sur l’appartenance à une double culture. Tout se focalise sur la religion. Je suis beaucoup moins optimiste aujourd’hui qu’il y a dix ans. J’ai le sentiment qu’une génération s’est sentie trahie par la République, par la mère patrie. Derrière le discours « Je vous aime tous pareil… », elle entend aujourd’hui « … pas tout à fait quand même ». Comme beaucoup d’immigrés, mes parents pensaient retourner vivre au pays. Pendant toute mon enfance, j’ai entendu : « Tu dois te comporter en France comme une invitée. » J’ai parfois le sentiment qu’on en est encore là.
Suite à la tuerie de Charlie Hebdo notamment, j’ai été blessée de devoir me justifier en tant que personne issue de l’immigration, de devoir « rassurer » la population sur ce que je pensais des fous qui ont perpétré l’attentat. J’ai été choquée, comme tout le monde, mais le discours ambiant qui se résume à « L’ennemi est parmi nous » est dérangeant. Le réveil est amer pour une partie de la population qui a immigré en France, a fait des sacrifices pour vivre dans un pays sans en maîtriser ni la langue ni les codes, et voit aujourd’hui que ses enfants qui, eux, sont allés à l’école ne sont pas pour autant totalement reconnus comme des Français à part entière.

En tant qu’auteure reconnue, vous êtes amenée à parler au nom de cette génération issue de l’immigration.

FaizaGuene DeM-FaizaGuene10 2015Je suis dans une situation schizophrénique. Je ne souhaite pas être porte-parole de qui que ce soit, mais je sens bien qu’il y a une attente d’une partie de la population. Je le fais car j’estime que c’est important, mais je le vis comme un échec de l’intégration. C’est comme en politique : on aimerait qu’il n’y ait pas besoin de quotas pour assurer la représentativité des femmes, que leur présence soit la conséquence d’un système qui fonctionne normalement. Idem pour les ministres issus de l’immigration. C’est important qu’il y en ait, mais cela ne devrait plus être un critère de choix. Cela devrait être la conséquence d’un processus banal d’intégration, le fruit d’un système scolaire efficace. Nous n’en sommes pas encore là.

Le regard que l’on porte sur votre travail a-t-il changé, lui aussi ?

On peut dire que j’ai mis dix ans à passer des pages Société aux pages Culture des magazines. À l’époque de Kiffe kiffe demain, on parlait davantage de ma jeunesse, de mes origines algériennes que de mon roman, de mon style ou de ma démarche artistique. Il y avait même des rumeurs qui disaient que je n’avais pas réellement écrit le livre. Peu à peu, le regard a changé, comme mes romans d’ailleurs. Et puis j’ai vieilli. Je ne suis plus le singe savant qui a écrit son premier livre à 19 ans. Toutefois, après avoir publié quatre romans, il est toujours compliqué pour moi de me sentir totalement légitime comme écrivain. Le milieu littéraire reste très parisien, très marqué sociologiquement. Le mythe de l’artiste écorché vif est également très présent en France. En toute logique, je n’aurais jamais dû publier un livre. J’ai eu la chance de rencontrer, dans un atelier d’écriture, une personne qui m’a poussée dans cette voie, mais je suis davantage le fruit d’un accident que le produit d’un système qui fonctionne.

Comment agir pour faire évoluer les mentalités ?

Je n’ai pas un tempérament de militante et je ne pense pas qu’en tant qu’arabe ou musulmane j’aie quelque chose de plus à apporter. J’agis à mon niveau, en acceptant avec plaisir d’aller dans des écoles ou des associations à la rencontre de jeunes des milieux populaires. Je pense qu’il est important de les aider à avoir confiance en eux, de leur faire prendre conscience qu’ils peuvent, eux aussi, écrire un livre, réaliser un film ou enregistrer une chanson. Pour beaucoup, la littérature, c’est un peu comme le golf : une activité réservée aux riches. Il manque peut-être en France des auteurs qui leur ressemblent. Attention, tout de même, en littérature aussi, je suis contre la politique des quotas. Publier des romans en fonction de l’origine sociale ou ethnique serait une aberration. Il n’est pas nécessaire d’être d’origine modeste pour écrire des romans populaires. Ne pas être mineur n’a pas empêché Zola d’écrire Germinal. 

jcitron@cfdt

©Photos Magali Delporte

   


Famille, je te kiffe

couv livre Après l’adolescence dans Kiffe kiffe demain (2004), les premiers pas dans l’âge adulte avec Du rêve pour les oufs (2006), Faïza Guène se penche à présent sur le sujet de la famille. Son dernier roman ne lâche rien de l’humour et du style si caractéristique de cette jeune auteure qui, à 30 ans à peine, a déjà publié quatre ouvrages.

Le narrateur est, cette fois-ci, un jeune homme qui, arrivé à l’âge adulte, a bien du mal à s’émanciper de sa famille. Tiraillé entre sa sœur Dounia, qui, à 20 ans, a rompu avec la famille « pour se réaliser » et son autre sœur, Mina, qui, elle, s’est mariée à ce même âge dans la plus pure tradition algérienne, Mourad cherche sa propre voie. Un cauchemar le hante : « Devenir un vieux garçon obèse aux cheveux poivre et sel, nourri à base d’huile de friture par sa mère… »

Léger, attachant, divertissant, ce dernier roman se lit comme une fable humaniste sur la famille. Faïza Guène joue avec les caricatures et les clichés, sans souci de réalisme et sans porter de jugement. « C’est un roman, pas un essai de sociologie ou de psychologie », prévient-elle, évitant soigneusement de se prendre au sérieux.

 Un homme, ça ne pleure pas, Faïza Guène, Fayard, janvier 2014, 320 pages.