[Interview] “Face au virus Ebola, les chercheurs du monde entier doivent se mobiliser”

Publié le 21/10/2014

Jean-Hervé Bradol, ancien président de Médecins sans frontières, analyse les raisons et les conséquences d’une crise sanitaire sans précédent. Il souligne notamment le déficit technique et scientifique face à une épidémie qui risque de durer.

Comment résumer la situation que traversent aujourd’hui la Guinée, la Sierra Leone et le Liberia ?

Nous assistons à une épidémie d’une ampleur totalement inédite. Depuis trente-huit ans que les épidémies de fièvre Ébola existent, c’est la première fois que le virus se propage dans des métropoles, comme Conakry [Guinée] et Monrovia [Liberia]. Le nombre de morts dû au virus depuis avril dernier est déjà supérieur au cumul des morts de toutes les précédentes épidémies, et le nombre de cas est en croissance constante. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que nous avons dépassé les 20 000 cas recensés début novembre tandis que les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies d’Atlanta* estiment qu’il faut multiplier par 2,5 les chiffres officiels actuels. Selon ces chercheurs, dans le pire des scénarios, le nombre de cas pourrait atteindre 1,4 million d’ici à la fin janvier. Même s’il faut faire très attention avec toutes ces projections, car elles sont faites à partir de données parcellaires, elles montrent l’ampleur du risque.

La situation est d’autant plus inquiétante que les conséquences de l’épidémie sont aussi mortelles que le virus lui-même. Dans certaines des villes touchées, il n’y a plus de système de soins. Les femmes peuvent mourir en raison de l’absence de personnel capable de pratiquer une césarienne, et un enfant qui fait une crise de paludisme ne peut plus être pris en charge. Il y a aussi des conséquences économiques importantes et un risque de déstabilisation politique.

Sur le terrain, nous en sommes réduits à faire de la médecine comme au 19e siècle


La communauté internationale a-t-elle trop tardé à réagir ?

Ebola Cosmos MSFLorsque MSF a commencé à intervenir en mars, nous pensions venir à bout de l’épidémie avec nos méthodes habituelles tout en remarquant que l’épidémie s’étendait d’une manière inédite. Ce n’est qu’à la fin juin que nous avons réellement pris conscience que nous étions dépassés et qu’il fallait une tout autre mobilisation. En parallèle, les gouvernements concernés et l’OMS avaient tendance à minimiser la situation par crainte des conséquences économiques d’une stigmatisation des pays touchés. Face à cette situation, MSF a décidé de communiquer plus fortement au début septembre, par l’intermédiaire de sa présidente internationale, le docteur Joanne Liu, qui a poussé un cri d’alarme à l’ONU en dénonçant « les États [qui] ont rallié une sorte de coalition mondiale de l’inaction ». Il y a eu, à ce moment-là, une vraie prise de conscience de la communauté internationale. Ce temps de réaction est-il scandaleusement long ? Il faut se souvenir que c’est la première fois qu’une épidémie d’Ébola prend une telle ampleur.

La mobilisation actuelle va-t-elle enfin permettre d’enrayer l’épidémie ?

Encore une fois, face à un nouveau phénomène, il est toujours difficile de se prononcer. Vu l’ampleur de la contamination, on ne pourra pas isoler tous les malades. Selon toute probabilité, on arrivera à bout de cette épidémie lorsque nous disposerons de plus de moyens que le seul isolement des personnes infectées. D’un autre côté, le virus peut aussi cesser sa course folle, comme dans le cas des « petites » épidémies auxquelles nous avons déjà été confrontés. Nous sommes face à un phénomène vivant que nous connaissons encore mal. Aujourd’hui, nous avons autant besoin de cerveaux dans les grands centres de recherche mondiaux que de volontaires sur le terrain.

Aujourd’hui, nous avons autant besoin de cerveaux dans les grands centres de recherche mondiaux que de volontaires sur le terrain


Justement, que peut-on attendre de la recherche ?

Cette crise montre qu’il y a un vrai déficit scientifique et technique sur les maladies considérées comme non rentables par les laboratoires privés. Une partie moins connue du travail de MSF consiste justement à encourager la recherche et le développement de nouveaux traitements pour les maladies négligées. Il y a dix ans, nous avons créé une fondation dédiée et nous commençons à maîtriser toutes les étapes de la fabrication d’un médicament. Cette expertise nous permet non seulement de produire nous-mêmes des traitements, mais aussi de faire pression sur les laboratoires privés et sur les États afin que la médecine humanitaire ne soit pas oubliée des progrès de la médecine. Imaginez qu’il n’y a pas eu de nouveau médicament contre la tuberculose depuis la fin des années 50.

Dans le cas d’Ébola, il se trouve que l’armée américaine n’a jamais cessé de faire des recherches, notamment afin de se prémunir en cas d’attaque virale sur son sol. Nous ne partons donc pas de rien, mais le travail reste immense pour que des traitements adaptés à la population locale puissent être produits en masse. Aujourd’hui, même les analyses qui permettent de détecter si une personne est atteinte ou non par le virus sont très lourdes et peu adaptées à la réalité des pays touchés.

Sur le terrain, nous en sommes réduits à faire de la médecine comme au 19e siècle. Nous isolons les malades, menons des campagnes de prévention auprès de la population, mais nous n’avons aucun traitement à proposer. La proportion de morts parmi les malades se situe entre 50 et 70 %. Pour le personnel médical, c’est humainement très difficile à vivre. Dans le cas de la médecine humanitaire, la norme est habituellement de moins de 5 % de décès dans un hôpital. La mobilisation internationale qui s’annonce va, espérons-le, permettre de soulager toutes ces personnes qui, en première ligne, paient un lourd tribut depuis six mois. Avec 2 000 volontaires sur place dont 10 % d’expatriés, MSF est l’ONG la plus représentée sur le terrain et, malgré notre expérience et notre savoir-faire, nous avons déjà à déplorer des morts parmi notre personnel. Or, il faudra plusieurs années pour arriver à bout d’Ébola. La mobilisation doit s’organiser dans la durée. 

Propos recueillis par jcitron@cfdt.fr

* Agence gouvernementale américaine pour la protection de la santé publique.

photos : © CFDT et © Cosmos pour MSF