[Interview] Etienne Davodeau : “La BD parle à l’oreille des humains”

Publié le 03/02/2014 (mis à jour le 21/10/2014)

Depuis des années, l'auteur de bande Étienne Davodeau dessinée raconte l’histoire de gens qui n’ont rien d’extraordinaire et qui pourtant s’engagent, militent, luttent. Il ne se laisse pas enfermer dans des cases : ses fictions se nourissent du réel comme ses documentaires sont empreints de subjectivité.  

Dans Un Homme est mort, qui retrace le film réalisé par René Vautier sur la mort de l’ouvrier Édouard Mazé lors des manifestations et grèves pour de meilleures rémunérations au printemps 1950 à Brest, Kris [le scénariste] vous qualifie d’“arpenteur du réel”. Vous reconnaissez-vous dans cette description ?

Il dit ça de moi ? C’est vrai que j’ai fait le choix de chercher la matière de mes récits dans le quotidien. Traditionnellement, la bande dessinée offre une rupture du contact avec le réel au profit de mondes lointains, dans l’espace ou le temps : heroic fantasy, science-fiction, anticipation, fantastique… Mais elle permet aussi de parler du réel. C’est un mouvement relativement récent. Je pense que c’est générationnel. Les auteurs de 40-50 ans, comme c’est encore mon cas pour quelques mois, ont tendance à ramener la bande dessinée vers la vie qu’ils mènent.

Vous vous inscrivez dans le réel et l’humain est toujours très présent, dans vos récits…

Que je fasse de la bande dessinée documentaire ou de la fiction, la matière première est la même : le rapport à l’humain. Il n’y a donc pas de différence fondamentale entre ces deux genres. La grande force de la bande dessinée est de parler à l’oreille des humains. C’est un mode de récit de proximité.

Pourquoi le travail occupe-t-il toujours une place si importante dans la vie de vos personnages ?

Mon rapport au travail remonte à très loin. Comme je le raconte dans Les Mauvaises gens, j’ai grandi entouré de gens pour lesquels le travail était fait d’usines sombres, de luttes, de combats, parfois de défaites. À un moment, la bande dessinée a fait émerger l’hypothèse que je pouvais échapper au travail. C’était illusoire, puisqu’écrire des bandes dessinées, c’est aussi travailler, mais cela a été ma porte de secours. Aujourd’hui, mon entourage m’ancre dans le monde du travail. Mes amis sont salariés, professeurs, infirmiers… Mes récits reflètent cette réalité, cette matière première. C’est ma nourriture.

 

SON PARCOURS

Etienne Davodeau SIGNATURES1992 Premier album, L’Homme qui n’aimait pas les arbres (Génération Dargaud), tome 1 de la série Les Enfants de Saltiel.

2001 Rural ! s’appuie sur l’engagement de trois agriculteurs bio pour montrer l’inhumanité de la construction d’une autoroute entre Angers et Cholet.

2005 Les Mauvaises Gens. Une histoire de militants raconte l’histoire de ses parents, engagés à la Joc, puis à la CFTC, devenue CFDT, et à l’ACO (action catholique ouvrière) obtient de multiples prix : Grand prix 2005 de la critique, Prix France Info, puis à Angoulême Prix du Scénario et Prix du Public.

2006 Dans Un Homme est mort, il met en images, sur un scénario de Kris, l’histoire du film disparu tourné par le réalisateur René Vautier sur les grèves et manifestations de Brest au printemps 1950 lors desquelles l’ouvrier Edouard Mazé est abattu par les forces de l’ordre.

2008 Lulu, femme nue, récit en deux livres. Une adaptation cinématographique de Solveig Anspach avec Karin Viard et Bouli Lanners est sortie en salles le 22 janvier. 

2011 Les Ignorants est le « récit d’une initiation croisée » entre Etienne Davodeau et le viticulteur du Maine-et-Loire Richard Leroy. C’est son ouvrage le plus vendu à ce jour (150 000 exemplaires).

2013 Le Chien qui louche coédité par l’éditeur de Davodeau, les éditions Futuropolis avec Le Louvre édition.

Vos récits parlent d’individus, mais la dimension collective n’est jamais loin, que ce soit par l’entourage ou la nature des problématiques qu’ils rencontrent. Pourquoi cet attachement au collectif ?

D’un point de vue scénaristique, le fait d’inscrire un personnage dans sa dimension collective permet de faire progresser le récit. Au-delà, le collectif est inhérent à l’endroit dont je viens, que j’ai raconté dans Les Mauvaises gens. J’ai d’ailleurs eu la plus grande peine du monde à convaincre mes parents et les témoins de cette épopée syndicale qu’il y avait quelque chose à raconter. C’est un monde où l’on fait les choses en groupe, sans jamais s’en vanter parce que l’on considère que c’est normal. Mon métier est sans doute une manière de dire « je » et de me démarquer de ce monde.

Vos personnages sont souvent de « petites gens », au sens où ils n’ont rien d’extraordinaire, qui véhiculent des valeurs de respect, d’humanité, de solidarité. Êtes-vous nostalgique de ce temps là ?

Toutes ces valeurs-là me semblent très contemporaines et plus nécessaires que jamais. Ce serait pour moi un échec de considérer qu’elles sont obsolètes. Ce sont les valeurs de là d’où je viens.

Vous êtes admiratif ?

Je suis d’autant plus admiratif que ce sont des gens qui sont partis à poil et se sont forgés eux-mêmes les outils de leur émancipation intellectuelle. Pour mes parents, la Joc (Jeunesse ouvrière chrétienne) a été une petite université et le syndicalisme aussi.

Vous considérez-vous comme un auteur militant ?

Je lutte contre l’image d’auteur militant. J’ai raconté des histoires de militants. Il m’a fallu faire un pas de côté pour avoir la distance de l’auteur qui organise le récit. Je n’ai ma carte nulle part. Mais j’ai des convictions.

Dans nombre de vos récits, vous vous mettez vous-même en scène. Est-ce une manière de refuser une forme d’objectivité ?

Je ne suis pas journaliste, même si mon travail préparatoire peut s’y apparenter. Mon propos est de raconter une expérience en faisant part de mes limites et de mon point de vue. Je ne connais le monde syndical et ouvrier que de par mon expérience propre. Je n’ai pas prétention à davantage. Affirmer ma subjectivité, voire ma partialité assumée est une manière de le rappeler. Je peux très bien être partisan. Dans Rural ! [qui raconte notamment la bataille citoyenne contre le tracé de l’A87 entre Angers et Cholet], je me refuse à donner voix à ASF (Autoroutes du Sud de la France), parce qu’ils ont les moyens de s’exprimer. Je n’ai pas à donner la parole aux deux, car ce serait recréer le déséquilibre de la réalité.

En reportage vidéo, l’auteur a tendance à se cacher derrière la caméra. Nous, auteurs de bande dessinée, nous créons le cadre. Il faut donc dire où nous le posons.

La CGT dans Un Homme est mort, la Confédération paysanne dans Rural !, la CFDT dans Les Mauvaises Gens : vous avez beaucoup parlé de syndicalisme. La politique ne vous intéresse pas ?

Mais l’aménagement territorial, la vie dans un village, le travail, tout cela est très politique ! En revanche, si vous entendez « politique » au sens de vie des partis, c’est vrai que c’est un sujet qui ne me paraît pas intéressant, même s’il ne faut jamais dire non par principe. Pour parler de la politique politicienne, il me faudrait un ancrage local et humain, un lien à la pratique syndicale.

Lulu, femme nue, qui vient d’être adapté sur les écrans, est à part dans votre œuvre. D’où vient cette histoire ?

Je suis parti d’une anecdote entendue à la radio. Chaque année, 40 000 personnes disparaissent après avoir dit à leur conjoint qu’ils descendaient chercher du pain ou des cigarettes. C’est mon point de départ. Après, Lulu est le genre de défi idiot qu’on se lance quand on est scénariste : celui de raconter sur 160 pages l’histoire d’une femme vacante, ni productive ni consommatrice. Ça parle aussi en creux de ce qu’est la bande dessinée, où l’on multiplie les péripéties pour faire progresser le scénario. Là, j’ai adopté une position d’attente. J’ai créé le contexte et improvisé le scénario à partir de grands points de repères. Entre ces points, Lulu fait des trucs pour elle. Et elle rencontre des gens qui ne servent à rien au sens socio-économique.

quand on n’a pas de boulot, on a le sentiment de n’être plus rien (…). or ce n’est pas vrai.

C’est vrai que l’on se définit souvent par son travail. Cela signifie que l’on n’est rien sans travail ?

Notre mode de fonctionnement fait que quand on n’a pas de boulot, on a le sentiment de n’être plus rien. Or, ce n’est pas vrai : les retraités, les inactifs ne sont pas rien. Mais on tend à faire croire aux gens que leur valeur n’est constitutive que de ce qu’ils produisent ou consomment. Lulu, ça parle donc aussi de notre système.

Votre dernier ouvrage, Le Chien qui louche, est l’histoire d’un surveillant du Louvre contraint par sa belle-famille d’y faire entrer une « croute ». Là encore, le travail des surveillants du Louvre est très présent. Comment avez-vous procédé ?

J’ai interrogé une quinzaine de surveillants du Louvre sur leur travail, sur ce qu’ils aiment, ce qui les énerve, leur rapport au public. J’ai passé des journées entières avec eux. Tout est tiré de leurs témoignages. Jusqu’aux anecdotes, par exemple sur le fétichisme de certains visiteurs. Un de ces surveillants est devenu une sorte de référent. À chaque fois que j’avais un doute, je l’appelais pour savoir si un surveillant pourrait faire telle ou telle chose. Il y a donc une partie documentaire. Je n’imagine pas des personnages en apesanteur, hors du monde.

Dessiner le Louvre, c’est un fantasme de dessinateur ?

C’est d’abord un défi, et un plaisir. Le Louvre est un endroit fantastique. L’une des premières difficultés est de choisir la salle dans laquelle se déroulera l’action, l’œuvre que l’on verra. J’ai donc d’abord dû commencer par choisir celles qu’on ne verrait pas. Pour échapper à la pesanteur des lieux – un monument de l’art ! –, j’ai choisi de partir sur une comédie loufoque.

Justement, Le Chien qui louche est une comédie légère à laquelle vous n’aviez pas habitué vos lecteurs…

J’ai des envies artistiques que j’écoute en premier. J’ai choisi d’aborder le sujet de la valeur des œuvres d’art à travers cette comédie légère et loufoque. Le Chien qui louche est aussi une allégorie sur le fait que l’on invite aujourd’hui des auteurs de bande dessinée au Louvre, chose inconcevable il y a peu encore.

aseigne@cfdt.fr

Photos © Christophe Beauregard - Signatures et Franck Perry - AFP

   


Après le Louvre, les coulisses de la Ve République

« Quand j’ai terminé un livre, j’ai tout de suite envie d’en démarrer un nouveau. » À peine sa dernière fiction, Le Chien qui louche, parue, Etienne Davodeau, qui se qualifie lui-même de « marathonien » de la bande dessinée, s’est déjà attelé à un nouveau projet documentaire.

Il s’agit d’une enquête sur « les coulisses sanglantes de la Ve République », de l’assassinat du juge Renaud en 1975 à l’affaire Boulin en 1979, en collaboration avec Benoît Collombat, grand reporter à France Inter et auteur d’un livre sur l’affaire Boulin, Un Homme à abattre. Intitulé Cher pays de notre enfance, l’ouvrage est attendu aux éditions Futuropolis pour la fin 2015. Ses premiers chapitres seront publiés dans La Revue dessinée.

Entre deux avant-premières du film de Solveig Anspach adapté de Lulu, femme nue, Etienne Davodeau multiplie donc avec Benoît Collombat les rencontres pour enquête, notamment sur le Sac (service d’action civique), la police secrète du gaullisme. Recueillir les témoignages, vérifier les informations, se nourrir d’une réalité historique qui est celle de son enfance : un travail quasi journalistique dans lequel il ne devrait pas manquer de mettre sa patte.