[Interview] Crise migratoire : “Le monde est entré en mobilité”

Publié le 22/01/2016

La question des réfugiés révèle les craintes des populations, les divisions de l’Union européenne et la difficulté à construire une politique d’accueil commune. Cette crise migratoire s’inscrit dans un processus global d’“entrée en mobilité du monde ”, selon Catherine Wihtol de Wenden, politologue et spécialiste des migrations internationales, directrice de recherche au CNRS. 

       Corentin FohlenDivergence      
      Catherine Wihtol de Wenden
©Corentin Fohle/Divergence
     

Tout d’abord, quelle est la différence entre migrants et réfugiés ?

Le statut de réfugié est défini par la convention de Genève de 1951.
Un réfugié est, dans un premier temps, un demandeur d’asile. S’il fait la preuve de persécutions ou de menaces graves de persécutions, il obtient le statut de réfugié. Le migrant, c’est celui qui est né dans un pays et vit dans un autre pays que le sien. Cela recouvre des situations diverses : les migrants économiques, les étudiants, les personnes arrivées par le regroupement familial, les entrepreneurs, etc. Aujourd’hui, les catégories sont brouillées ; il y a des réfugiés qui viennent de pays pauvres, qui cherchent à la fois la paix mais aussi du travail. Ce sont des flux migratoires mixtes, et qui ne sont pas près de se tarir. Plus de quatre millions de Syriens ont déjà fui leur pays, d’autres les suivront. La guerre en Syrie va durer longtemps, car c’est une guerre à deux fronts, Bachar al-Assad et Daech.

Face à l’afflux de réfugiés en Europe, des États referment leurs frontières, y compris à l’intérieur de l’espace Schengen. Qu’en pensez-vous ?

C’est très inquiétant. Il y a une crise des solidarités en Europe, une montée des souverainismes. Surtout en Europe de l’Est, dont les pays ont peu connu de migrations. Ils n’étaient pas encore intégrés à l’Union européenne à un moment où, dans les années 80-90, les sujets du vivre-ensemble, du multiculturalisme, de la lutte contre le racisme et les discriminations étaient largement débattus dans nos sociétés occidentales. Le défaut de pédagogie autour de ces thématiques les a conduits à une insensibilité sur le sujet des migrations. Ils ont bénéficié de la solidarité européenne, ils doivent à leur tour faire preuve d’ouverture.

Aujourd’hui, l’Europe est face à son destin. Si elle rate cette occasion, ce serait une entorse à ses valeurs et une grave erreur. Angela Merkel l’a compris. Le principal facteur de croissance démographique de l’Europe, c’est l’immigration. Sans elle, nous risquons de rester entre gens qui vieillissent ensemble. Les étrangers nous apportent de la créativité, de la compétitivité. Les créateurs sont souvent venus d’ailleurs, que ce soit dans le cinéma, la haute couture, la peinture ; ils apportent un autre regard sur nos sociétés.

Vous évoquez un bouleversement en cours, celui d’un “monde entré en mobilité”. Qu’entendez-vous par là ?

La mondialisation du phénomène migratoire s’est accélérée. Le nombre de migrants internationaux a été multiplié par quatre en quarante ans. On est passé de 77 millions en 1975 à 250 millions aujourd’hui, c’est une transformation importante, qui n’est pas encore perçue à sa juste mesure. Il y a autant de migrants qui vont dans les pays du Sud, 120 millions, que de personnes qui choisissent le Nord, 120 millions également. C’est tout à fait nouveau. Pendant longtemps, les pays du Nord ont été l’unique destination. Aujourd’hui, un migrant africain sur deux migre en Afrique. Les flux du nord vers le sud augmentent. C’est le cas, par exemple, des Espagnols au chômage qui cherchent des opportunités au Maroc dans le tourisme ou la construction, des seniors qui s’installent pour leur retraite au soleil. Des pays émergents comme le Brésil, l’Inde ou la Chine attirent une main-d’œuvre qualifiée venue des pays occidentaux. C’est peu connu, mais le golfe Persique, dont l’Arabie saoudite notamment, est la troisième destination mondiale d’immigration.

Pour aller plus loin : Atlas des migrations – Un équilibre mondial  à inventer, 2012, Catherine Wihtol de Wenden, cartographie de Madeleine Benoît-Guyod, éditions Autrement.

Les tentatives de régulation de l’immigration ne sont-elles pas obsolètes face à ces évolutions ?

La France fait face à trente ans d’échec de sa politique sécuritaire en matière d’immigration. Ce n’est pas en continuant à interdire, à réprimer, que l’on obtiendra plus de succès dans la gestion des flux migratoires. L’aide au retour aussi est un échec : les gens touchent l’allocation et ils reviennent, soit parce qu’ils sont ressortissants d’un État membre de l’Union européenne, soit en recourant aux passeurs. Plus les frontières sont fermées, plus les gens s’installent dans la clandestinité et se sédentarisent ; plus les frontières sont ouvertes, plus ils circulent et font des allers-retours. Les gens aujourd’hui veulent vivre dans une sorte de circulation migratoire. On a tout intérêt à ouvrir davantage les frontières.

Faut-il renforcer l’aide au développement dans certains pays de départ ?

C’est bien pour les pays, mais ce n’est pas une alternative à la migration. Il faut savoir que les transferts de fonds effectués par les migrants sont un facteur important de développement humain. En 2015, les migrants ont envoyé plus de 600 milliards de dollars dans leur pays d’origine, c’est plus que trois fois le montant de l’aide au développement. Toute une série d’études menées, entre autres en Afrique saharienne, montre que les gens savent mieux ce dont leur pays a besoin que les gouvernements, notamment occidentaux. L’argent va directement aux familles sans être détourné par la corruption ; il bénéficie à la consommation, à la scolarité des enfants, à la santé, au financement de l’accès à l’eau, l’électricité, la construction de routes viables. Tout cela a pour incidence une espérance de vie plus longue. En outre, le développement crée de la migration, il génère plus de mobilité. Dans les pays du Sud, la jeunesse est de plus en plus éduquée, urbanisée, branchée sur les nouvelles technologies. Ces jeunes veulent partir quand la situation chez eux n’est pas satisfaisante. Ils sont comme nous, ils veulent accéder à la société de consommation, gagner plus, ils veulent pouvoir bouger si leur avenir est ailleurs.

Vous appelez à inventer une nouvelle forme de citoyenneté…

Nous vivons dans un système très hiérarchisé, pas très éloigné de celui de l’Empire romain. Il fallait une vie entière pour que les affranchis accèdent aux droits des citoyens. Chez nous, les sans-papiers mettent en moyenne dix ans avant d’être régularisés. C’est totalement archaïque, il faut réfléchir à une égalité entre le statut des personnes mobiles et celui des sédentaires. 

 

mneltchaninoff@cfdt.fr

©Photo Réa