[Interview] Alexandre Jardin : “Prenons-nous en main !”

Publié le 10/06/2016

À 51 ans, le romancier Alexandre Jardin n’a rien perdu de sa verve pour embarquer avec lui tous les « Faizeux », les femmes et les hommes de bonne volonté, dans son nouveau combat : le mouvement Bleu Blanc Zèbre, vaste réseau d’initiatives locales dédiées à l’éducation, l’emploi et l’entrepreneuriat. Face à un système bloqué « d’en haut », il souhaite redonner le pouvoir aux acteurs de terrain, seuls capables de remettre le pays en marche. Rencontre avec un « zèbre » fantasque et attachant, au rire et à l’enthousiasme communicatifs.

Vous avez créé, il y a un an, le mouvement d’initiative citoyenne Bleu Blanc Zèbre. En quoi consiste-t-il ?

Il s’agit d’une plateforme civique qui rassemble des « Faizeux », c’est-à-dire des gens qui agissent sur le terrain, qui innovent pour trouver des solutions aux différentes fractures qui minent le pays – chômage, échec scolaire, etc. – et qui obtiennent des résultats. À l’inverse des « Dizeux », qui, eux, promettent de faire s’ils sont élus, les « Faizeux » ont commencé à se retrousser les manches. Nous regroupons aujourd’hui quelque 250 « Faizeux » : des maires, des citoyens, des ONG, des entreprises… Et, bientôt j’espère, de nombreux militants de la CFDT ! Pour guérir des difficultés de notre pays, nous disons : prenons-nous en main ! Le vrai carburant, ce sont les citoyens. Le réflexe qui consiste à courir quémander dans un ministère ou tout attendre d’une loi, ça suffit ! On doit, entre citoyens, être capable de régler un certain nombre de problèmes. Le succès de l’économie collaborative le démontre. Prenons un exemple : nous avons en France des millions de gens qui ont un vrai problème d’accès bancaire, dont 1,4 million d’interdits. Or, sans compte bancaire, vous êtes condamné à une forme de mort sociale. Plutôt que d’attendre une loi sur la « rebancarisation », qui ne réglera pas le problème, nous avons parmi nos « Faizeux » un « zèbre » qui a inventé un système, Compte Nickel (compte-nickel.fr). Le système fonctionne à partir de bornes installées chez les buralistes. Et il est très simple : vous payez 20 euros, vous scannez votre pièce d’identité, on ne vous pose aucune question gênante et, cinq minutes après, vous ressortez avec une carte de paiement [valable un an] et plusieurs Rib. Autant de documents nécessaires pour acheter une puce de téléphone chez un opérateur, vous inscrire dans une agence d’intérim, parce que, sinon, on ne vous prend pas… Voilà, c’est typiquement un bon « Faizeux » : quelqu’un qui prend le taureau par les cornes et apporte des solutions.

Alexandre-Jardin-8©Emmanuelle-MarchadourPensez-vous que cet élan citoyen soit en mesure de réussir alors que, depuis trente ans, les politiques publiques peinent à lutter contre ces maux ? Ce n’est pas une mince ambition !

Ce que je pense, c’est que nous avons intérêt à faire dare-dare et à prendre notre part, avant que le Front national n’arrive au pouvoir. Car il est déjà en chemin. Nous, nous disons : repartons des praticiens, des gens de terrain, pour bâtir des politiques publiques, et non, comme on le fait communément en France, en se basant sur des rapports parlementaires ou des avis d’énarques. Sinon, on va continuer à faire semblant. Et, au final, on va se planter. Il existe en France une créativité incroyable, des idées et des initiatives en pagaille. Mais, trop souvent, dès que l’État reprend la main, tout est repassé à la sauce technocratique, lesté d’une multitude de normes… Et tout devient invivable. Un maire m’expliquait par exemple qu’il a l’obligation de mettre aux normes handicapés son centre de pompiers… alors qu’il n’a plus un radis en caisse du fait des baisses de dotations. Or il existe quand même peu de tétraplégiques pompiers ! De même, un responsable d’un grand mouvement d’éducation populaire me confiait son désarroi car, faute d’avoir l’argent pour la remise aux normes de ses centres, les capacités d’accueil seront limitées l’été prochain, et des milliers d’enfants vont en pâtir.

Pourtant, pour construire vos politiques publiques, vous avez besoin de relais, d’alliances, notamment avec des élus…

La question des alliances entre élus et société civile est en effet cruciale pour donner davantage d’écho et de poids à nos actions. Nous ne pouvons pas seulement rester un mouvement de citoyens. L’idée de notre mouvement, c’est de repérer tout ce qui marche pour ensuite mutualiser, agréger les outils et les savoir-faire pour créer des programmes, des politiques publiques à l’échelle régionale. Nous négocions en ce moment avec les élus du Nord et de Paca sur trois axes spécifiques : la réussite scolaire, l’insertion professionnelle et l’emploi des jeunes. 

Alexandre-Jardin-11©Emmanuelle-MarchadourPouvez-vous nous donner un exemple ?

Nous sommes partis du constat qu’en matière d’insertion professionnelle, les CFA (centres de formation des apprentis) sont de très bons « Faizeux » : 80 % des jeunes qui en sortent ont un contrat de travail. C’est très performant dans un contexte de chômage massif des jeunes de moins de 25 ans, surtout dans la mesure où, à l’issue de leur cursus, ces jeunes n’ont pas simplement un emploi mais un métier. Ce qui est beaucoup plus sûr ! Mais il se trouve que les CFA sont vides à hauteur d’un tiers en France. Parce que notre système scolaire fait tout pour que les jeunes n’y aillent pas. L’Éducation nationale, qui au fond rêve de fabriquer 80 % d’une classe d’âge ayant le bac, garde sa part de marché. Face à cette incohérence et ce gâchis, que faire ? Gémir ? Espérer qu’une ministre règle la question d’un coup de baguette magique ? Nous avons donc rapproché deux acteurs, le CFA de Roubaix (par lequel nous entamons l’expérimentation) et l’Agence pour l’éducation par le sport, qui fédère des centaines d’associations qui utilisent le sport pour récupérer les gamins des quartiers difficiles. L’idée étant de nous appuyer sur les coachs sportifs pour faire venir et préparer les jeunes à intégrer le CFA. Lors de la soirée de lancement, nous savions combien les artisans présents avaient pas mal d’idées reçues sur les jeunes, assimilés à des « petits branleurs ». À partir du moment où les coachs leur ont expliqué dans quel esprit ils les entraînent, quelles sont les valeurs qui les animent – les valeurs d’effort, d’équipe –, ils se sont mis à parler la même langue, et la greffe a pris.

Comment est né ce mouvement citoyen ?

Il est né d’un effarement grandissant devant l’absence de réaction des partis classiques face aux dérouillées qu’ils prenaient par le Front national. Malgré les avancées manifestes du parti d’extrême droite, les leaders politiques continuent à retourner devant leurs troupes comme s’ils disaient : « J’ai une super idée, on va continuer comme avant ! » Maintenant, il s’agit de réellement prendre cette menace au sérieux. La machine à culpabiliser le citoyen afin qu’il vote pour des partis honnis ou méprisés, ça ne peut pas fonctionner durablement. Tout le monde sent bien que quelque chose doit avoir lieu. Le peuple envoie des messages, élection après élection. Alors, ce que nous proposons, c’est un autre front de révolte, mais positif. Une révolution joyeuse et bienveillante, avant qu’il y en ait une noire. 

Alexandre-Jardin-17©Emmanuelle-MarchadourVous avez rejoint La Primaire des Français* pour appeler au renouvellement de la vie politique

Avec, dans notre pays, à peine 9 % des Français qui font confiance aux hommes politiques pour changer le quotidien, oui, il est temps de proposer autre chose ! Nous n’en pouvons plus de ces politiques « congelés » et des partis de technocrates. Car le vrai problème derrière cela, c’est qu’on retrouve toujours une pensée unique, administrative. Il faut oxygéner la vie politique en faisant venir dans le débat public des gens qui ont une autre légitimité que celle d’un concours passé à 22 ans. C’est pourquoi notre mouvement Bleu Blanc Zèbre a rejoint d’autres mouvements citoyens dans La Primaire des Français. L’objectif étant de réunir 500 000 signatures pour désigner une candidature issue de la société civile lors de l’élection présidentielle de 2017.

L’action syndicale telle que la conçoit la CFDT vise aussi à changer les choses…

Localement, j’ai croisé beaucoup de gens de la CFDT dans les cafés de « zèbres ». Ce qui serait formidable, ce serait que vos « Faizeux » nous rejoignent. Ceux qui, dans les différentes branches, apportent des solutions. Pour, ensemble, les aider à changer d’échelle, tenter de modéliser ce qui marche. Il existe dans votre organisation, comme chez nous, ce même rapport à l’action : nous refusons la fatalité, et nous disons « qu’est-ce qu’on peut faire ? ». 

      Parcours      
     

1986 À 21 ans, il publie son premier roman, Bille en tête. Suivront LeZèbre (1988), Fanfan (1990), L’Île des gauchers (1995), mais aussi des ouvrages sur son histoire familiale tels que Le Roman des Jardin (2005) ou Des gens très bien (2011).

1993 Il réalise son premier film, Fanfan, adaptation de son roman éponyme. Suivront Oui en 1996 et Le Prof en 2000.

1999 Il crée l’association Lire et faire lire (www.lireetfairelire.org).

2015 Il lance son mouvement d’initiative citoyenne Bleu Blanc Zèbre, une mise en action de son essai Laissez-nous faire ! On a déjà commencé, publié aux Éditions Robert Laffont.

     

Revenons sur l’une de vos précédentes initiatives, l’association Lire et faire lire, créée en 1999, et l’incroyable élan qu’elle a provoqué…

C’est colossal, en effet. Nous avons monté un formidable programme, avec pour objectif de transmettre le goût de la lecture à des enfants de maternelle et de primaire, en s’appuyant sur des retraités bénévoles, qui interviennent dans les écoles. Faire une alliance entre les anciens et les petits. Et ça marche ! Nous comptons 18 600 bénévoles et 650 000 enfants. Les effets secondaires d’un programme comme celui-ci sont innombrables. Et ça, c’est typiquement quelque chose que les citoyens peuvent faire.

Nous vivons une époque inquiétante, où l’on annonce toujours un monde en déclin… Comment parvenez-vous à garder votre enthousiasme légendaire et la foi en votre action ?

J’ai eu la chance incroyable d’être né de parents qui n’avaient pas peur de la vie. Ils étaient un peu dingues, mais ils m’ont transmis de la vie une idée large, où tout est possible. Si mon père, arrivant à un dîner, était tenté par la maîtresse de maison, il prévenait le mari qu’il allait essayer de lui prendre sa femme. Et il embarquait la dame à la fin du repas. Quand vous vivez ce genre de scène, enfant, vous vous dites que « le monde est large ». J’ai grandi dans l’idée que l’on pouvait soulever les barrières et vivre ses rêves. Or là, nous vivons dans une société où l’on a du principe de précaution jusqu’aux oreilles…

Finalement, changer le monde par l’écriture, ça n’était pas suffisant… Il a fallu que vous passiez vous-même à l’action ?

Mes héros ont toujours été des personnages qui luttaient contre la fatalité. Le Zèbre, c’est cela : un homme qui se retrouve avec une femme, dans une histoire d’amour où la passion a disparu. Le schéma classique, c’est d’aller en voir une autre. Lui va se battre comme un fou pour faire resurgir le désir. Il n’accepte pas la fatalité. Et, en fait, je l’ai toujours appliqué à tout. À la vie amoureuse comme au reste… Ne mettons pas un genou à terre. Sinon, cela donne des sociétés lugubres.

Que peut-on souhaiter à votre mouvement ?

Surtout, que l’on ne nous regarde pas faire… Que chacun prenne sa part.

epirat@cfdt.fr 

* www.laprimairedesfrancais.fr regroupe des mouvements de citoyens tels que Génération citoyens, CAP21LRC ou le Pacte civique porté par Jean-Baptiste de Foucauld.

Photos © Emmanuelle Marchadour