“Il est indispensable de réguler le marché du numérique”

Publié le 17/07/2013
Ivan Béraud, secrétaire général de la Fédération Communication, Conseil, Culture (F3C) CFDT, analyse l'évolution du marché de la culture en ligne.

L’Hadopi (Haute Autorité pour la Diffusion des Œuvres et la Protection des droits sur Internet) pourrait disparaître, de même que la peine de suspension à Internet pour piratage. La riposte graduée aux téléchargements illégaux est-elle pertinente??

L’Hadopi rend le consommateur responsable de la sécurisation de sa connexion Internet. Alors qu’il était possible d’écouter gratuitement de la musique à la radio, comment le consommateur peut-il comprendre que c’est illégal de le faire sur Internet?? De plus, accéder à l’information et à la culture via Internet tend à devenir un droit constitutionnel. Pour la F3C, l’enjeu est de faire en sorte que l’internaute puisse consommer et que ceux qui participent à la création soient rémunérés. L’Hadopi ne règle pas ces questions.

Comment construire ce nouveau modèle économique??

Une offre légale qui ne finance que les propriétaires de droits comme itunes, qui échappe aux taxes s’appliquant à tout vendeur de musique en France, ce n’est pas plus moral que la plate-forme de téléchargement illicite Megaupload. Pour construire l’offre légale qui permette de rémunérer les acteurs de la création, nous ne sommes pas favorables à la licence globale, que Pierre Lescure a d’ailleurs écartée dans son rapport. À raison de plusieurs dizaines d’euros par mois, parce qu’il faut rémunérer de nombreux acteurs (musique, cinéma, télévision, presse, édition, radio), nous estimons que le coût pour le consommateur serait exorbitant. Cela le découragerait aussi de s’abonner aux sites payants, qui seraient alors délégitimés. La piste à suivre, c’est l’élargissement de l’offre. Sur Internet, le coût physique du stockage des œuvres est très marginal, ce qui permet d’amplifier à l’infini l’offre de films, livres, titres musicaux, etc. Il faut travailler sur les calendriers de diffusion des œuvres audiovisuelles. Faire évoluer les conditions légales permettra l’apparition d’acteurs fournissant des offres plus diversifiées qui répondront aux nouvelles habitudes de consommation, comme le visionnage de séries télévisées américaines, très prisées par le public et qui veut désormais les voir dès leur sortie en VO.

Les acteurs économiques manquent d’imagination !

Comment analyser les stratégies actuelles des éditeurs de contenus??

Les acteurs économiques manquent d’imagination?! Les éditeurs de presse n’ont pas su construire un modèle économique. Actuellement, on a d’un côté, l’information gratuite sur Internet et de l’autre, le journal papier payant. On peut craindre que la télévision aille dans le même sens. L’audience des grandes chaînes hertziennes s’érode au profit de la TNT et d’Internet. Elles se sont limitées à créer leur propre site web, et ce sont les agrégateurs de flux qui vont prendre le marché. Le numérique fait évoluer les modèles. Depuis quelques années par exemple, on observe qu’Internet agit comme une vitrine, incitant le public à aller au spectacle, au concert, au cinéma, voir une exposition, alors qu’auparavant le concert servait plutôt de vitrine à l’album. Il est regrettable que d’anciens modèles aient été transférés brutalement, à l’image du livre numérique qui est une duplication du livre papier, sans que de nouveaux modes de création et d’accès à la lecture aient été explorés. C’est absurde, voire suicidaire?!

Quels sont les enjeux du comité stratégique de filière numérique, issu des États généraux de l’industrie??

Nous souhaitons qu’il joue un rôle de régulation du marché. Les investissements dans les infrastructures sont très coûteux et ne peuvent être faits de la même manière selon les zones. Nous revendiquons une qualité de service équivalente sur tout le territoire, avec une mutualisation des réseaux fixes et mobiles s’appuyant sur le développement de la 4G dans les zones où la densité de population est faible. Dans le même temps, nous devons veiller à la sécurité des cœurs de réseaux des infrastructures et des serveurs de données, en évitant de délocaliser ces équipements. L’affaire de la NSA, le Patriot Act, le comportement du gouvernement chinois montrent qu’il y a des risques. L’utilisation des données doit également être encadrée, par exemple dans le secteur du transport pour fluidifier les trafics. Les grands acteurs comme Apple, IBM, Microsoft font perdre aux États des sommes colossales en échappant à la fiscalité. Pour contrer cela, nous défendons le principe de l’application de la législation du pays où le service est consommé. Mais réguler le marché du numérique n’est pas évident car tous les acteurs ne partagent pas cette idée. Le contrat de la filière numérique devrait être signé le 3?juillet. Nous voulons faire avancer une logique de responsabilité sociale des entreprises, de l’équipementier à l’opérateur d’usage, pour rendre la filière vertueuse. Nous défendons aussi le développement de la gestion prévisionnelle des emplois et des compétences pour anticiper les mutations. Des milliers de personnes perdent leur emploi et, par ailleurs, des offres restent non pourvues parce qu’on n’a pas développé les compétences nécessaires?! Enfin, il est indispensable que les acteurs européens coopèrent pour être en capacité de défier les acteurs américains et chinois.

Propos recueillis par nfigarol@cfdt.fr