[Entretien] Thomas Voeckler : Cycliste en transition

Publié le 05/07/2019

Si Thomas Voeckler a mis un terme à sa carrière, il reste le chouchou du public français. À 40 ans, il entame sa reconversion. Un nouveau départ pour cet ambassadeur du vélo et des mobilités douces. Rencontre.

À la veille du départ du Tour de France, le 6 juillet, dans quel état d’esprit êtes-vous ?

Je suis impatient ! C’est toujours un moment d’émotion quand arrive le mois de juillet. C’est une fête que tout le monde attend ! Le Tour est un événement universel. Ça a quelque chose de magique. Le Tour, c’est les congés payés. Le Tour, c’est un bien commun, partagé par tous quel que soit son milieu. C’est une transmission de génération en génération, les grands-parents qui amènent leurs petits-enfants voir passer les coureurs… Le Tour est et reste populaire !

Et cela, malgré les affaires de dopage qui peuvent secouer le peloton…

Oui ! Le cyclisme a longtemps été pointé du doigt et c’était normal, parce que c’était sans doute le sport le plus gangrené. Heureusement, il y a eu 1998 et l’affaire Festina ! À cette époque, c’était l’anarchie ! Aujourd’hui, les cyclistes font énormément de sacrifices, dans leur vie privée notamment, pour satisfaire aux contrôles. Je suis fier d’avoir contribué, avec d’autres, à redonner une bonne image du cyclisme, d’avoir maintenu le navire à flot. Quand je vois des cas de dopage, ça me rassure ! Cela veut dire que les dispositifs de lutte sont efficaces. Et tant mieux pour le public et pour les plus jeunes.

Justement, que dites-vous aux plus jeunes qui voudraient suivre votre exemple ?

Il y a deux choses. La première, c’est de croire en ses rêves… sachant qu’il y a de grands risques qu’ils ne se réalisent pas ! Je suis un très bon exemple. Je n’étais pas du tout un athlète. Loin de là, même. J’ai travaillé dur. C’est peut-être bête mais il faut se donner les moyens de réussir, tout en sachant que dans le sport de haut niveau, il n’y a aucune garantie.
La seconde, et c’est presque le plus important, c’est d’avoir un plan B. J’avais passé un diplôme de commercial, qui m’aurait permis de faire autre chose que du vélo si ça n’avait pas fonctionné.

On peut dire que le cyclisme vous a plutôt bien réussi.

J’ai eu la chance de pouvoir vivre de ma passion ! Je sais que je suis un privilégié. J’ai vécu des moments extraordinaires. Je me souviens d’un en particulier. En 2011, lors de l’étape du plateau de Beille, alors que j’avais le maillot jaune sur les épaules. Je suis attaqué par tous les favoris. Je résiste. Je les attaque à mon tour. Ce jour-là, je me suis senti le patron. C’est la seule fois où j’ai eu cette sensation. J’étais dans un état second. On a le sentiment d’être un super-héros. Surtout lorsque la foule est acquise à votre cause ! C’est inoubliable.

Thomas Voeckler cyrilbadetCes émotions ne vous manquent pas ?

Depuis que j’ai arrêté ma carrière, il y a un an et demi, je suis en phase d’atterrissage. C’est dur de reprendre un rythme de vie classique quand on a vécu des moments forts en émotions. J’ai eu une belle première carrière.
Je suis en transition. Maintenant, je prépare ma seconde carrière. Il me manque encore beaucoup de trimestres pour ma retraite pour pouvoir être peinard ! Je prépare le diplôme de manager général du club sportif professionnel au Centre du droit et des sciences économiques du sport à Limoges. Pour peut-être, à moyen terme, diriger une équipe cycliste.

Vous avez aussi un partenariat avec Matra, qui produit des vélos à assistance électrique (VAE).

Je veux m’investir dans des causes qui ont du sens. Le VAE et le vélo classique sont des évidences. C’est même l’avenir ! Je veux promouvoir le VAE et sa pratique. Le vélo est un mode de déplacement plus ancien que la voiture, mais c’est surtout le mode de déplacement de demain. Il y en a pour tout le monde : urbains, sportifs, promeneurs… On est dans l’écologie, le côté pratique en plus. Ce n’est pas encore ancré dans la culture française, mais cela va évoluer : c’est inévitable !

Chacun peut changer les choses, en commençant par prendre son vélo pour les trajets les plus courts, par exemple. Il faut de vraies politiques publiques. Il faut souhaiter qu’un jour on ait dans les grandes villes de France des parkings à vélos comme à Maastricht ou Rotterdam (Pays-Bas). Là-bas, le vélo est un mode de vie.

C’est un combat qui vous tient à cœur ? On vous sent concerné par les sujets sociétaux et sociaux…

Bien sûr ! J’en suis convaincu ! Pour ça, il faut des moyens et une volonté politique. Les élus doivent favoriser ces nouvelles formes de mobilité ! On encourage la pratique du vélo, mais il y a de plus en plus d’accidents. Il faut que tout le monde puisse aller au travail, emmener ses enfants à l’école ou se balader en toute sécurité. À Paris, par exemple, je suis choqué du comportement de certains automobilistes. Le feu n’est pas encore passé au vert que ça klaxonne de partout. Je trouve ça lamentable. Je suis persuadé que si on offrait la possibilité à ces gens de se déplacer autrement, ils le feraient ! On doit aller vers plus de déplacements doux. Si on ne le fait pas, c’est qu’on est trop bête !

Les courses cyclistes servent parfois de théâtre à l’expression de certaines revendications sociales.

Ça fait partie de son histoire et de son exposition médiatique. On a en tête les images de manifestations, notamment celle où Bernard Hinault donne un coup de poing à un ouvrier des chantiers navals de La Ciotat qui bloquait la course [en 1984]. Je peux comprendre que les gens aient le besoin de se faire entendre et utilisent ce moyen. Et puis, ça crée le folklore. Vous n’aurez pas ça dans un stade de foot ou tout est clôturé. Le stade du cycliste, c’est la route. Et la route est à tout le monde. Tant qu’il n’y a pas de violence, moi, ça me va… Dans tous les cas, on ne peut pas être insensible à ce qui se passe autour de nous !

C’est-à-dire ?

Chacun d’entre nous est responsable de ses actes. Quand j’étais plus jeune, j’avais un salaire confortable. Des personnes m’ont conseillé d’aller habiter en Suisse. Elles m’expliquaient que sur les 100 euros que j’allais gagner, il ne m’en resterait plus que 50 à la fin, contre 95 si j’allais en Suisse. Je n’ai pas cédé à ces sirènes. J’étais bien en Vendée. Ça ne m’intéressait pas. Avoir une assurance-vie bien garnie, ce n’est pas ça qui allait changer ma vie. En revanche, quand on est bien dans sa peau, dans son métier, dans sa famille, dans son entreprise et qu’on est heureux de se lever le matin… C’est ça qui est important. Et puis, c’est quand même plus cool que de te réveiller dans un pays qui n’est pas le tien, entouré de gens intéressés et mal intentionnés !

C’est un discours fort…

C’est ce que je disais, c’est une question de choix. Je considère que c’est la base de la solidarité, du partage. Ça permet à ceux qui ont moins de vivre dignement. Malheureusement, certains ne raisonnent pas comme ça. Ils se barrent et ne pensent qu’à leur gueule. Je suis quelqu’un de normal. Ce qui me fait le plus plaisir, c’est d’être en famille et avec mes amis, partir
en vacances en camping-car, partager un barbecue… c’est ça ma conception de la vie ! Ce n’est pas parce que j’ai de la notoriété que ça change qui je suis.

Un pronostic pour cette Grande Boucle ?

Par facilité, je pourrais dire Geraint Thomas ou Christopher Froome [qui a depuis déclaré forfait]. Leur équipe réunit les meilleurs coureurs et leur budget est quatre à cinq fois supérieur à celui des équipes françaises… Mais j’ai un côté patriote et le sport, ce n’est pas qu’une question d’argent ! Je pense qu’on peut avoir un successeur français à la Bernard Hinault (dernier vainqueur français, en 1985). Romain Bardet ou Thibaut Pinot ont le potentiel, ils ont les coéquipiers pour le faire et le terrain s’y prête bien. Alors je vote Bardet !

glefevre@cfdt.fr

©Cyril Badet