[Entretien] REZA : “Restaurer la dignité de ceux qui souffrent”

Publié le 09/06/2017

Ce photoreporter franco-iranien plusieurs fois primé a couvert la quasi-totalité des conflits et des révolutions de ces quarante dernières années pour les grands journaux de la presse internationale. Humaniste, il s’attache à montrer, au cœur du chaos, la dignité de l’homme. Rencontre.


Vous êtes architecte de formation, et vous avez exercé quelques années en Iran avant la chute du Shah, en 1979. Qu’est-ce qui vous a mené à la photographie ?

J’ai véritablement commencé à photographier pour la presse internationale au moment de la révolution, lors des premières manifestations d’étudiants à Téhéran, quand j’ai senti que c’est là que je devais être. À l’époque, je travaillais comme architecte, en effet. Mais dès mon plus jeune âge, j’ai compris que par la photographie je pouvais témoigner, dire mon indignation devant ce que je voyais, et que je n’arrivais pas à exprimer autrement.

À 9 ans, j’ai été témoin d’une scène qui m’a bouleversé : un gamin des rues qui s’était introduit dans notre école se faisait pousser dehors par les autres enfants. Tout en haillons, pieds nus, il était en pleurs, mais les autres ne voulaient rien savoir. Par la suite, j’ai essayé de parler de cette scène avec mes professeurs, mais personne ne semblait choqué. Alors je me suis dit qu’ils ne réagissaient pas parce que je n’arrivais pas à me faire comprendre d’eux. Il me fallait trouver quelque chose. C’est vers 13 ans que je suis tombé sur l’appareil photo familial. Je l’ai pris, j’ai commencé à bricoler un premier agrandisseur avec les verres des lunettes de mon père…

 

Adolescent, vous placardiez vos photographies sur les murs de la ville, là aussi pour témoigner de réalités que l’on cachait à la population…

 Oui. À l’origine, j’avais monté un petit journal dans mon lycée. J’habitais une petite ville du sud de l’Iran. Je voulais y raconter les histoires de gens dont le sort me touchait. Comme celui de cette vieille femme rencontrée sur le marché, qui vendait des restes de poisson que lui donnaient les pêcheurs par solidarité, car son propre fils était mort en mer. Elle m’avait confié que sur ses très maigres revenus, elle devait verser un bakchich au policier qui surveillait le marché.

À l’époque, j’étais très naïf sur la nature du régime du Shah. J’ai raconté cette histoire dans mon journal. Cela m’a valu d’être arrêté par le responsable local de la Savak, la police politique, et emmené pour un interrogatoire. Il m’a menacé de représailles vis-à-vis de ma famille… J’étais terrorisé. Quand je suis rentré à la maison, mon père m’a demandé si je pensais que ce que je faisais était juste. J’ai répondu oui. « Alors fais-le. Mais fais attention ! », m’a-t-il lancé. Cela fait partie des moments où, dans la vie d’un enfant, la réaction du parent peut totalement faire basculer une situation. À ce moment-là, j’aurais pu tout arrêter. Mais la parole de mon père m’a au contraire conforté.

 

Votre détermination vous vaudra d’être emprisonné et torturé…

 Pendant trois ans après cet épisode du lycée, je n’ai plus rien osé publier. Mais j’ai trouvé ce stratagème en allant placarder mes photos sur les murs de la ville, le soir, en cachette. J’allais photographier les bidonvilles autour de Téhéran, les drogués, les marginaux, tout ce que le régime cachait aux yeux de la population. J’avais pour cela créé un petit laboratoire clandestin à la maison. J’ai été arrêté et torturé pendant cinq mois. On me demandait : « Mais où sont les autres ? » Je n’avais aucun complice. Je suis resté en prison trois ans.

 

reza 01 vdegalzainAprès la révolution iranienne, vous avez couvert pour la presse mondiale la quasi-totalité des conflits marquants des quarante dernières années, l’Afghanistan, le Liban, le Rwanda… Mais vous n’êtes pas un photographe de guerre comme les autres. Vous ne cherchez pas l’image choc, par exemple…

 En effet. J’ai souvent l’impression de ne pas parler la même langue que mes collègues. Je cherche en tout cas à montrer autre chose que la guerre sous l’angle des cadavres ou des corps déchiquetés. Je m’attache à photographier les survivants, les enfants, les femmes qui souffrent. Les vraies victimes de la guerre, ce sont eux. Et plutôt que de susciter l’horreur, et donc le rejet, je cherche au contraire à éveiller l’empathie. À montrer que leur désarroi est aussi le nôtre, celui de l’homme face à l’absurdité, au chaos. De la même manière, lorsque j’ai dû photographier la famine au Soudan à la demande de l’Unicef, j’ai voulu montrer autre chose que des êtres dont on a pitié.

J’avais vu toutes les photos des grands photographes, et dans l’ensemble de ce que je voyais, je ne retrouvais pas ce qui me semble essentiel de montrer : la dignité humaine. C’est ce que je cherche constamment à faire : restaurer la dignité de ces êtres qui souffrent. Sans doute que je cherche davantage la douceur et à montrer la beauté des êtres. Pas uniquement la misère. Parce que je crois que la nature profonde de l’homme est bonne. Personne ne naît bourreau ou tueur en série. C’est la vie terrestre, quotidienne, qui fait que l’homme devient tortionnaire ou qu’il se pervertit. Le salut vient aussi des relations humaines. C’est pourquoi il est essentiel de photographier cette belle part de l’humain.

 

Quand vous êtes au cœur de l’horreur, où trouvez-vous la force de faire votre photo ?

 C’est une bataille constante pour ne pas fléchir face à l’émotion. Mais à ce moment-là, si je suis là, ce n’est pas pour moi mais pour des millions d’autres qui doivent voir et savoir ce qui se passe. Je dois témoigner. Pour que peut-être, maintenant ou plus tard, l’humanité réagisse. Alors, pour moi, l’arrivée des appareils automatiques a été d’une grande aide : comme cela, je peux continuer à pleurer. Avant, beaucoup de mes photos étaient floues car je n’arrivais pas à faire la mise au point, tellement j’avais les larmes aux yeux. Maintenant, tout se fait de manière automatique [rires].

 

N’avez-vous jamais éprouvé de découragement face à l’infinie barbarie ? La photo du corps du petit Aylan échoué sur une plage de Turquie a suscité une indignation mondiale, mais ensuite, tout a continué comme avant…

 Je n’ai jamais eu le moindre doute sur le fait que tout ce travail était utile, nécessaire même. Certaines photos ont bouleversé le monde, comme celles sur la guerre du Viêt Nam d’Eddie Adams. Ces images restent dans les têtes, malgré la volonté des dirigeants de taire, de cacher. Ma philosophie est de croire que l’humanité va vers sa perfection. Souvent avec des reculs, mais qu’elle est sur cette voie. Sinon, il n’y aurait aucune raison à notre existence. Mais nous n’en sommes qu’au stade d’un bébé de quatre jours… C’est donc un long combat pour y arriver, sur plusieurs générations. Je sais que je ne vais pas changer les choses à l’échelle de ma vie, mais que j’y participe.

 

L’engagement humanitaire tient une grande place dans votre vie. Vous avez créé différentes ONG, comme Aïna en Afghanistan ou les Ateliers Reza, qui visent à former les populations des zones de guerre à la photographie. Quel est le sens de ce projet ?

     


PARCOURS

1952 Naissance à Tabriz, Azerbaïdjan iranien.

1974 Arrêté et torturé, Reza passe trois ans en prison.

1979 Couvre la révolution iranienne pour l’agence Sipa et Newsweek.

1981 Contraint à l’exil, il s’installe à New York puis Paris.

1983 Reçoit son premier prix du World Press Photo pour ses reportages en Afghanistan. Devient l’ami du commandant Massoud.

1996 Au Rwanda, il travaille avec l’Unicef et la Croix-Rouge internationale pour donner une chance aux parents de retrouver leurs enfants perdus lors de l’exil, en initiant les réfugiés à la photographie.

2013 Fonde Les Ateliers Reza pour la formation des jeunes dans les zones de guerre et des banlieues européennes.

     
             

Généralement, ceux qui témoignent dans les pays en guerre, ce sont les reporters étrangers dépêchés sur place. Ils arrivent de Paris ou de New York avec parfois leur idée préconçue… J’ai créé le premier atelier en Afghanistan, en 1984, avec l’idée de justement donner les moyens aux populations de montrer elles-mêmes ce qu’elles vivent. Parce que leur façon de raconter leur histoire, leur quotidien, est bien différente de celle d’un étranger. Je crois aussi aux vertus thérapeutiques de la photographie.

Elle leur donne des moyens de résilience, pour se réapproprier leur histoire, leur vie. Dans les zones de guerre ou dans les camps de réfugiés, les ONG travaillent essentiellement à répondre aux besoins des destructions matérielles ou physiques, mais pas à soigner les destructions invisibles, les traumatismes. Or c’est sur ce terreau que se développent les désirs de vengeance, les haines…

Mon projet était donc de créer ces outils à la fois d’éducation et d’aide à la reconstruction intime des personnes. Par ces ateliers, nous avons formé plus d’un millier d’Afghans, dont Massoud Hossaini, qui a obtenu le prix Pulitzer en 2012 et qui est maintenant directeur de l’Agence France Presse pour l’Afghanistan. J’ai animé des ateliers dans des camps de réfugiés, en Ouganda, en Jordanie ainsi que dans d’autres contextes que la guerre : dans des banlieues difficiles en Sicile à Librino, dans le quartier du Mirail à Toulouse, dans les prisons, etc. Nous exposons ensuite les travaux photographiques, pour faire entendre ces témoignages au-delà du cercle des personnes concernées. Nous ne cherchons pas à apporter une technique, mais un porte-voix.
Je crois très profondément que par la photographie, qui est une langue universelle par excellence, on peut beaucoup. 

epirat@cfdt.fr

© Photos Virginie de Galzain