[Entretien] Raymond Depardon : Passeur de curiosité

Publié le 25/01/2018

Fils de paysans, rêveur, devenu photographe et réalisateur, Raymond Depardon s’attache à donner à voir la puissance de l’instant. Par l’image et la parole des autres, ce conteur silencieux, témoin de l’Histoire, retranscrit la fraîcheur des premiers récits.

Comment est née votre vocation de photographe ?

C’est un mystère total. Mes parents, qui étaient agriculteurs de père en fils, ont vite vu que je n’étais pas destiné à reprendre la ferme. Ils étaient un peu paniqués. J’étais très rêveur et ils se demandaient bien d’où je pouvais descendre. Peut-être d’un grand-père très curieux qui s’était déplacé à l’Exposition universelle en 1900. Il avait pris le PLM [la Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée]. J’ai peut-être hérité de cette curiosité qui fait que je suis photographe et cinéaste aujourd’hui. Plus que le talent, la méthode ou la technique. Je suis désormais un passeur de cette curiosité. C’est ce qui fait la base de mon métier. Pourtant, j’étais assez timide et casanier.

Depardon2Mais pour photographier, il vous faut aller vers les gens, vous faire violence.

C’est vrai. Je n’ai pas du tout le profil du photographe baroudeur, qui n’a peur de rien, qui parle plusieurs langues. Je n’ai rien de tout ça. Je me suis arrêté au certificat d’études. Et, à la fois, c’est le cas de beaucoup de photographes. La photographie, c’est un art du silence. Les photographes sont des silencieux, des taiseux, un peu comme les paysans.

L’agence Magnum a fêté ses 70 ans en 2017. Vous faites partie de cette aventure qui a révolutionné le photojournalisme. Avez-vous parfois des doutes sur l’impact d’une photo ?

Le photographe est habité par le doute, et rien ne peut le rassurer. Ce n’est pas parce que vous faites des images que vous montrez la vérité. Mon père a toujours été habité par ce doute. Pour un agriculteur, il pleut toujours trop, il fait toujours trop chaud, il n’est jamais content. Le photographe, c’est pareil. On découpe le réel, on le reporte, on le sectionne… Pourtant, quand on avance dans le métier, on s’aperçoit qu’il faut avoir confiance en son regard, ne pas se poser trop de questions. Mes photos, je les fais avec mon corps et mon corps, il est dans un espace. Je m’approche, je me recule. Je me préoccupe des gens mais aussi des paysages, des scènes de loin. C’est très complexe. Mais c’est ce qui fait toute la richesse de ce métier.

Certaines de vos images sont indissociables d’événements historiques : les Jeux de Mexico, en 1968 ; la chute du mur de Berlin… Est-ce que vous pensez la photo capable de changer le monde ?

C’est une petite arme. Malgré les moyens très modernes de la communication, rien n’a remplacé la photo. Elle est encore plus présente qu’avant. Les gens font des selfies, s’envoient des photos. Elle a évolué. Elle n’est plus dans des cadres.

“La photographie dépasse les langues et les frontières”

Vous vous réjouissez de cette évolution ?

Oui. Plus elle est populaire, plus les gens la voient comme un lien de fraternité. C’est formidable. Elle dépasse les langues, les frontières. J’aime que mes photos soient habitées par des gens. Avec la photo, on s’ouvre à d’autres cultures, d’autres mondes. Dans certains pays, le Japon, par exemple, le droit à l’image n’existe pas. En Afrique, c’est différent. Il faut expliquer, montrer que ce n’est pas une nouvelle forme de colonialisme, que ce n’est pas de l’ethnocentrisme. Quand je fais une exposition, je descends dans la rue avec mon Rolleiflex, puis je montre mes photos. Les gens viennent se voir.

Et la photo est une clé ?

Je fais partie de cette génération qui a débuté avec la décolonisation. J’arrivais en Afrique, je souriais, je n’étais ni militaire ni colon, j’avais 18 ans. J’étais en situation de minorité et là, j’ai rencontré des gens très généreux avec moi. Au Yémen, au Tchad, au Mali, ils me guidaient avec quelques mots, me donnaient à manger alors qu’ils n’avaient rien. Ces expériences ont changé ma vision du monde.

     

 

PARCOURS

1942 Naissance à Villefranche-sur-Saône.

1966 Crée l’agence Gamma.

1979 Intègre l’agence Magnum.

1982 Reçoit son premier césar pour Reporters.

1994 Réalise Délits flagrants, césar du meilleur film documentaire.

2000 Premier volet de la trilogie Profils paysans.

2012 Photographie François Hollande pour le cliché officiel du Président.

Novembre  2017 Sortie de son vingtième long-métrage, 12 jours.

     
             

Qu’est-ce que le documentaire a de plus que la photographie ?

C’est un prolongement de la photo. Dans le documentaire, le hors-champ est très important. Une photo, on sait rarement comment elle a été faite. Parfois, on y accole une légende mais on ne connaît pas le contexte dans lequel elle a été prise. Elle peut être manipulée, elle peut dire le contraire de la vérité. Mais sans quitter la photo – parce que c’est un médium formidable qui me permet de voyager, de faire des rencontres –, de temps en temps je fais
un film. Un film que je pense impossible à réaliser en photo.

Pour quelle raison ? La parole qui l’accompagne ?

J’aime filmer la parole. C’est très important de l’enregistrer. Les gens qui parlent ont leur vérité. Je m’oblige à faire des films en France parce que c’est ma langue, mais l’idée me vient souvent à l’étranger, dans des pays très lointains. Là, je me dis : tiens, ce serait bien de faire un film au palais de justice ou dans un hôpital psychiatrique. C’est étrange. Je ne me l’explique pas. Je crois que plus le temps avance, plus on se penche sur soi. Les photographes qui, comme moi, sont des provinciaux qui ont commencé dans le métier dans les années 60 ont peu à peu oublié d’où ils venaient. On se retourne et nos parents ne sont plus là. Et là, on se dit : mince, le film que j’aurais dû faire, c’était celui-là. Lorsque j’ai réalisé Profils paysans, mon père n’était plus là.

Votre démarche est proche de la collecte du patrimoine immatériel…

Oui. C’est une collecte de paroles de paysans, d’hommes politiques, de journalistes, de gens qui souffrent… Cette parole, elle a beaucoup de puissance. Pas celle qui est lue et qui relève de la littérature. Non. La parole parlée. Elle a des qualités inouïes. Même si elle est laborieuse, difficile et maladroite, elle est libre. Des chercheurs de Palo Alto, en Californie, au début des années 50, ont été les premiers à faire l’éloge de cette parole. On ne parle pas tous de la même façon. La mienne n’est pas celle d’un jeune d’aujourd’hui. Quand j’ai fait mon premier film sur la campagne présidentielle de Valéry Giscard d’Estaing, en 1974, il était effondré de s’entendre parler dans la vie. Certains autour de lui tentaient de le rassurer. Ce n’est pas possible, je fais des fautes de syntaxe, disait-il ! Mais ce n’est pas grave. L’expression ne passe pas que par les mots. L’articulation est importante, l’intensité du récit aussi. Ces mêmes chercheurs ont montré que l’on mettait beaucoup plus d’intensité dans notre première version d’une histoire. Ils évoquent la puissance du discours frais. Dans mes films, j’essaye de trouver cette puissance. Face à l’institution, par exemple, là où les gens ont besoin de convaincre.

Vos sujets traitent beaucoup de ce rapport à l’institution mais aussi de la captivité. Pourquoi ?

La prise d’otage de Françoise Claustre (archéologue française détenue par des rebelles tchadiens entre 1974 et 1977) m’a beaucoup marqué. C’est une des premières prises d’otage modernes. Les ravisseurs m’ont demandé de les filmer. C’était un vrai dilemme : je ne fais pas le film et c’est l’otage qui est en danger ; je le fais et je suis au service des rebelles. Françoise Claustre, je ne la connaissais pas, mais j’ai vu qu’elle souffrait. Je devais la filmer. Aujourd’hui, la question ne se poserait pas, les ravisseurs feraient eux-mêmes ce film. Mais cet épisode, je ne l’ai pas oublié. La crainte d’être enfermé ou retenu en détention m’habite, sans doute. Ce besoin de liberté est profondément ancré en moi comme en beaucoup de gens en France. Avant d’être des ouvriers, nous étions tous des paysans ou des commerçants.
Il n’y avait pas ce lien de subordination. Petit à petit, nous sommes entrés dans une ère industrielle et il a bien fallu travailler ensemble.

Les gens au travail, autre sujet de vos films.

J’aime les filmer. Ils oublient ma présence. Quand ils travaillent, les gens ont bien autre chose à penser, ils ne sont pas là pour faire du cinéma. La caméra disparaît quand l’enjeu est important. Dans 12 jours, sorti le 29 novembre, vous posez votre caméra dans un hôpital psychiatrique, à ce moment très particulier où les patients hospitalisés sans leur consentement sont présentés à un juge des libertés et de la détention. Comment vous est venue cette idée ?

J’ignorais cette loi de 2013. C’est une avancée énorme : désormais, un juge et un avocat entrent dans un hôpital psychiatrique. C’était pour moi l’occasion de filmer des gens qu’on ne voit jamais et qui souffrent. En 2015, 92 000 personnes ont été hospitalisées sans leur consentement. Ce n’est pas rien. Ça se passe près de chez nous, derrière des murs. Pourtant, en faisant ce film dans un lieu en marge, je fais un portrait de la France.

C’est-à-dire ?

Les situations décrites dans le film peuvent concerner tout le monde. Le travail, quand ça se passe mal, peut être un lieu de souffrance. Les cadences, les burn-out, les rapports avec les petits chefs… 12jours évoque aussi la violence de la rue, la tentation du suicide… Mais, dans ce film, nous sommes aussi témoins de moments de tendresse et d’affection, celle d’une maman séparée de son enfant. Ces gens sont très touchants. C’est le troisième film que je réalise dans un hôpital psychiatrique et j’ai mis toute mon expérience pour montrer les patients avec le plus de respect possible.

Vous insistez sur le fait que vous n’êtes spécialiste de rien, que vous filmez avec une certaine naïveté. Est-ce cette naïveté qui fait que le spectateur se sent touché par vos documentaires ?

Ce n’est peut-être pas de la naïveté, qui peut être un terme péjoratif. Mais une certaine virginité, oui. Si je travaillais dans le domaine de la psychiatrie, je n’aurais sans doute pas fait le même film. J’ai un regard citoyen. Je pose des questions. Les gens souffrent mais pas tous de la même manière, je suis incapable de dire si ça relève du délire ou de la réalité. Je ne suis pas psychiatre. Ce n’est pas ça qui m’importe. Il y a aussi de la naïveté dans la prise de vue d’une image, dans la captation de la lumière au moins. Je fais une grande différence entre la lumière et le cadrage. La lumière, elle s’impose à vous ; le cadrage, c’est politique. À l’Est, on ne cadre pas comme à l’Ouest. Les grands cadreurs viennent de l’Est : les Tchèques, les Russes… Ils ont une douleur qui leur appartient. Pas un goût du malheur mais un peu de fatalisme. Dans les films polonais, quand une superbe jeune fille s’approche d’un garçon, le cadre est généralement superbe et pourtant je me dis : oh là là ! ça va mal se passer [rires].

Si vos cadrages sont politiques, vos films le sont-ils pour autant ?

Oui, bien sûr. Ce ne sont pas des films engagés mais c’est la politique de l’ethnologue, c’est la politique de Lévi-Strauss, de Walker Evans, de tous ces gens qui montrent la société. Ils nous donnent à voir, et chacun peut se faire une idée du monde par lui-même.

Irving Penn, Malick Sidibé, Josef Koudelka ou Walker Evans… Les expositions ou rétrospectives de photographes sont très nombreuses ces derniers temps à Paris et en France.

La place de Paris est une place à part dans le monde. Il n’y a pas d’équivalent ailleurs. En France, nous aimons passionnément la photo. Nos parents, nos arrière-grands-parents faisaient des photos. Aujourd’hui, ce sont les jeunes qui s’y mettent, avec Instagram. Peut-être parce que nous avons inventé la photo et le cinéma ? La photo, c’est merveilleux. Elle rend notre culture plus ouverte. Il n’y a rien à dissimuler, rien à cacher. Dans un de mes films, une dame passe dans le champ de la caméra et s’interroge : mais pourquoi vous me filmez ? L’agricultrice que je suivais alors pour les besoins du documentaire, Marcelle Bresse, une femme formidable de 81  ans, lui répond très justement : mais parce que tu es là.  

 Propos recueillis par dprimault@cfdt.fr

© Photos Alexandre Isard/Pasco and Co.