[Entretien] Olivier Gourmet, comédien du réel

Publié le 09/12/2019

En vingt-trois ans de carrière au cinéma, cent neuf longs-métrages, l’acteur belge n’a cessé d’interroger notre société. Engagé mais pas donneur de leçons, il aime interpréter des personnages vrais, « quasi documentaires ». Entretien.

Vous tenez le rôle principal dans Ceux qui travaillent, le premier film d’Antoine Russbach, sorti fin septembre. Encore un regard dramatique posé sur notre société ?

Ceux qui travaillent n’est pas un film moralisateur, il dresse juste un constat, sans parti pris. Bien sûr, il s’agit d’un drame social, parce qu’il traite du travail qui aliène, avec cette fois un cadre supérieur sur la sellette. Ce n’est pas complètement nouveau mais moins vu. On parle plus souvent de la condition ouvrière. Ici, c’est un homme qui a, apparemment, la liberté de ses choix et peut exercer sa profession comme il en a envie. Or tout cela n’est qu’hypocrisie et l’on comprend rapidement qu’il ne fait que devancer les demandes de ses supérieurs. Le film s’attache à montrer ces deux facettes : Franck, mon personnage, est à la fois victime et acteur du système ultralibéral et mondialisé dans lequel il vit, dans lequel il s’est construit, lui qui vient d’un milieu très modeste. Il est appelé à prendre une décision, dont les conséquences pour lui et pour d’autres sont terrifiantes, et sa vie en est complètement déstabilisée. L’intelligence du réalisateur est de placer le spectateur dans un parcours inconfortable, en reliant cette critique du travail avec nos habitudes de consommation.

OGourmet emmanuelle marchadour2019Il y a beaucoup d’inertie jusque dans le comportement des personnages. Cela a dû vous agacer, non ?

Les enfants de Franck sont exaspérants, oui… j’avais envie de piquer une colère ! Mais j’aime beaucoup les silences, les temps morts, les pauses, tous ces regards qui plombent l’ambiance… Antoine tenait à filmer cette impuissance. Il a également su créer un effet miroir, interrogeant notre responsabilité – et notre inertie, du coup, par rapport à tout ce que l’on sait, par rapport au fait de penser que l’on n’est pas si responsable au fond, que tout cela vient d’ailleurs et que l’on n’y peut rien, alors que, d’une certaine façon, on a une part de responsabilité. De même, ce désir d’argent et de réussite, on l’a tous aussi un peu en nous, comme Franck dans le film…

Le film parle du travail invisible en faisant notamment un focus sur des produits arrivant comme par enchantement dans nos supermarchés. Une grande part du travail d’un comédien est tout aussi invisible. Comment le décririez-vous ?

C’est un travail intérieur ! Surtout quand il ne s’agit pas d’incarner un héros avec de grandes tirades littéraires mais de restituer une réalité sociale à partir du vécu de gens comme nous. Pour jouer des personnages ordinaires, dont le quotidien est si proche du nôtre, mon travail d’acteur consiste à analyser, à décortiquer leur humanité, à questionner leur âme, à trouver les ressorts de leurs pulsions. À chaque fois, je dois comprendre pourquoi un homme va prendre telle ou telle décision, quel parcours l’a construit et ce qui lui a manqué. Je vais à la découverte de l’autre. Je mène mon enquête, comme un journaliste.

Vous aimez rappeler que vous avez grandi dans une ferme. Pourquoi ?

Car j’y ai appris que le travail n’est pas que destructeur ! Dès mon enfance, j’ai eu du plaisir à travailler avec mes mains : construire, réaliser des choses concrètes, en apprécier le résultat, être fier sous le regard du père qui vous dit : « C’est bien ! » C’est tellement important, cette transmission. Franck, dans le film, n’a pas eu cette chance-là.

Justement, en parlant de transmission, vous n’êtes pas précisément un enfant de la balle. Comment êtes-vous devenu acteur ?

C’est le hasard ! Petit, j’étais de nature fermée, pas vraiment extraverti, plutôt timide. J’ai quitté mon village pour le collège, je devais me faire une place, ce n’était pas facile… Et puis, j’ai tenté une petite réflexion en classe, ça a fait rire mes camarades, alors j’ai recommencé une deuxième fois, puis une troisième, et je suis devenu un peu le comique de l’école, le bouffon de la cour de récré. Tout cela s’est développé dans un plaisir enfantin. Un jour, un de mes professeurs m’a proposé de participer à des concours de poésie en patois. Je partais avec lui les samedis pour aller déclamer de la poésie dans des concours interscolaires en patois (rires). Ensuite, c’est un professeur de français qui m’a fait découvrir le théâtre. En ce temps-là, je jouais une pièce comme un match de football, c’était juste un défouloir. J’ai quand même décidé d’en faire mon métier et j’ai réussi l’examen d’entrée du conservatoire de Liège.

Quels souvenirs avez-vous de vos débuts, avant la célébrité ?

Au conservatoire, on m’a appris que c’était « sacré » de monter sur une scène, qu’on ne prenait pas la parole n’importe comment, que certains auteurs ont mis leur vie en danger pour faire passer des idées. J’ai cherché par la suite, dans ma vie d’acteur, à préserver cet espace de résistance. Quant à l’argent, cela ne me préoccupait pas. J’ai joué dix ans au théâtre avant de tourner des films. J’espérais en vivre, sans plus. Je voulais prendre du plaisir, pas devenir riche. Si le directeur me disait : « Je t’augmente, mais tu ne le dis pas aux autres. » La première chose que je faisais, c’était de leur répéter pour que l’on obtienne plus tous ensemble.

En 1996, vous tournez La Promesse avec les frères Dardenne, dont vous êtes l’acteur fétiche. Comment êtes-vous devenu celui qu’on a appelé le « troisième frère » ?

Je dis toujours la même chose aux jeunes qui me demandent un conseil : faites ! Faites n’importe quoi, n’importe où, car faire est le seul moyen d’exister et de provoquer des rencontres. Mon amitié avec les frères Dardenne est née ainsi d’une rencontre lors d’un jury de conservatoire. Nous nous sommes découvert une sensibilité commune sur ce que doit être le jeu d’acteur et sur plein d’autres choses. Ils étaient en train d’écrire La Promesse et cherchaient quelqu’un comme moi, « avec une bonne bouille », quelqu’un avec qui l’on a envie d’aller prendre un verre… et qui s’avère être un salaud. Même si, moi, je considère que Roger, le protagoniste du film, n’est pas un salaud mais simplement un produit du capitalisme sauvage. Et même si rien ne pardonne son acte terrible, il a beaucoup de circonstances atténuantes, exactement comme Franck dans le film d’Antoine Russbach.

Dans la presse, on vous dit à la fois amuseur, cabotin, discret, flamboyant… À quand une comédie ?

Peut-être que j’aimerais jouer dans une comédie, mais alors une comédie sociale ! J’adore Ken Loach. Le film Raining Stones, par exemple. Est-ce un drame ou une comédie ? C’est à la fois drôle et vrai… J’ai énormément de plaisir à jouer des rôles sociaux. Ce sont les personnages que je préfère. C’est ce qui me touche le plus, je me sens beaucoup plus concerné, je suis davantage ému s’il s’agit de vraies personnes et de vrais problèmes, quand c’est du cinéma qui parle du réel. Cela me bouleverse, je suis fâché, en colère, écorché…

En décembre, on vous verra dans un nouveau film, cette fois-ci sur la ruralité. Un nouveau cri de colère ?

Les Dévorants est le deuxième long-métrage de Naël Marandin dans lequel je joue le rôle d’un père qui cède son exploitation d’élevage bovin à sa fille. Encore une histoire dramatique qui me parle. J’ai grandi dans ce monde, je vis dans un village de 78 habitants, je connais la valeur des produits. Les dettes et les suicides des agriculteurs, c’est révoltant. D’ailleurs, je fuis les supermarchés qui alimentent une injustice profonde. Je suis toujours partant pour mettre en avant ce qui m’indigne.

cnillus@cfdt.fr

©Emmanuelle Marchadour