[Entretien] Négar Djavadi : Mille et une vies

Publié le 06/03/2017

Désorientale a été la surprise de la dernière rentrée littéraire. Son auteure, Négar Djavadi, s’est imposée d’emblée comme une Shéhérazade des temps modernes, avec cette épopée familiale mêlant l’exil, l’Orient, l’Occident, la politique et l’humour.

Le succès de Désorientale, votre tout premier roman, a été immédiat. Comment l’avez-vous vécu ?

J’avais envoyé mon roman à une seule maison d’édition, celle de Liana Levi. Dix jours après, Liana Levi en personne me contactait. Je suis aujourd’hui encore sous le choc de cet appel, bien plus que du succès qui a suivi la sortie du livre. J’ai écrit ce roman dans mon coin. Je m’y mettais tous les matins, entre 4 h 30 et 7 h 30, avant de m’occuper de mes enfants et d’aller travailler. Trois ans après, j’avais cinq cents pages. J’aurais pu ne pas envoyer ce manuscrit. Mais j’avais envie qu’il soit lu. L’idée de ce roman germait depuis longtemps.

J’ai rencontré beaucoup de personnes qui, en entendant mon histoire – celle de mes parents, opposants politiques iraniens, de notre exil –, me disaient que je devais l’écrire. Je freinais des quatre fers, je n’avais pas envie d’un truc lourd et plombant. Bien sûr, l’exil est un drame immense mais, finalement, mon histoire n’est pas si tragique. J’ai été confrontée à ce que l’on appelle au cinéma un conflit extérieur : il y avait d’un côté le régime, de l’autre notre famille, mais finalement nous, on allait bien.

Quelle est la part d’autobiographie dans votre roman ?

L’exil est véritable, la traversée à cheval des montagnes du Kurdistan aussi ! J’étais petite, j’avais 11 ans. Je l’ai vécu comme une aventure. C’était dur, j’avais froid, mais j’étais contente que mes parents soient vivants et qu’ils ne soient pas en prison. Quand on est enfant, on ne prend pas la mesure de ce que l’on vit en quittant son pays, de ce que signifie fermer la porte derrière soi, à tout jamais. Seul le regard de Sarah, la mère de Kimiâ, l’héroïne, pouvait restituer cela et j’ai raconté le départ de son point de vue.

Mais Désorientale est avant tout une fiction. Je l’ai écrit aussi pour une autre raison. Je me suis rendu compte que l’Iran est méconnu. Ce pays revient sans cesse dans l’actualité, que ce soit avec l’arrivée de Hassan Rohani au pouvoir ou l’accord sur le nucléaire. Mais, en Occident, on ne voit de l’Iran que les mollahs et les femmes voilées. Cette réalité fait écran. Quand je raconte que ma mère était en bikini sur la plage dans les années 70, cela étonne la plupart des gens.

C’était une autre époque, une société dont vous décrivez la richesse et la diversité…

CBADET 2016 CFDT Negar DjavadiL’Iran, c’est un immense pays avec des peuples et des religions très différents. Il y avait des juifs, des catholiques venus d’Asie centrale, des Russes, des Arméniens, et toutes ces populations cohabitaient très bien dans le Téhéran de cette époque. Le chiisme iranien, quand on le regarde de près, est un mélange de christianisme et d’islam. La religion en Iran, bien que présente, n’était pas si influente dans la vie quotidienne avant la révolution. La société iranienne avait dépassé, et de très loin, ce stade de la religion.

Était-ce dû à l’influence occidentale ?

Beaucoup d’intellectuels iraniens, des médecins, des philosophes, des enseignants avaient étudié en France et revenaient exercer leur métier en Iran. Il y avait une vie culturelle intense, le Festival des arts de Chiraz-Persépolis, par exemple, attirait des personnalités de partout, comme Peter Brooke ou Jean-Claude Carrière. Mais tout cela restait le privilège de quelques-uns. Et c’était l’un des points noirs du régime du Shah : ne pas avoir fait profiter le peuple des richesses naturelles du pays, comme le pétrole et le gaz, et n’avoir jamais rendu accessible à la population la richesse culturelle du pays. Si le religieux est revenu en force, c’est notamment parce que la culture n’a pas dépassé le cercle des privilégiés de Téhéran.

Le personnage de Sarah se heurte à une administration française tatillonne et hostile à lui délivrer les documents permettant de se réfugier en France. Votre famille a-t-elle éprouvé cette désillusion ?

Pour les intellectuels iraniens, il n’y avait qu’un seul pays au monde qui comptait, c’était la France et sa démocratie. On l’idéalisait, c’était l’alliée, la terre promise. Nous n’avions aucun doute sur l’accueil que la France nous réserverait. Mais c’était un fantasme.

Le pays dont nous parlions, celui de Victor Hugo, de Voltaire et de Sartre, n’existait déjà plus. Quand on retombe dans la réalité, la chute est cruelle. Je crois que c’est un sentiment commun à tous ceux qui ont connu cette situation. J’ai travaillé sur un documentaire à propos des mineurs étrangers isolés, Ado d’ailleurs, réalisé en 2006 par Didier Cros. J’ai accompagné le réalisateur pendant plusieurs mois auprès de jeunes Afghans dont je traduisais les témoignages. Eux aussi voient la France comme une terre d’accueil mais, en même temps, ils ont un autre rapport à ce pays. Ils ont vu la guerre. Ils ont vu des soldats français chez eux, ils ressentent cette présence militaire comme une domination.

Ils ont tout compris, ils savent qu’il y a des intérêts économiques en jeu, que les soldats ne sont pas là seulement pour les aider. Petits et grands, ils me disaient : les Occidentaux sont venus chez nous pour piller nos ressources, pourquoi nous n’irions pas chez eux pour vivre mieux ?

Que pensez-vous de la situation des migrants en France ?

Negar Djavadi 040 CBadetJe m’interroge beaucoup. Je ressens la tristesse et l’horreur des images diffusées à la télé. Je vois beaucoup d’Iraniens parmi les réfugiés. Je trouve insensé que le jour où l’on a reçu le président iranien Rohani en France, il n’y ait pas eu une seule manifestation en France. On a signé des contrats, alors que dans le même temps les migrants continuaient de s’entasser à Calais. Je vis à Paris dans le 10e arrondissement, près du métro Jaurès, je suis extrêmement choquée quand je vois les migrants traités comme des sacs-poubelle. Personne ne fait le lien entre ces migrants que l’on voit à la télévision et la guerre qui sévit dans leurs pays. Il faudrait placer les chefs d’État devant leurs responsabilités ; je pense à la Syrie, bien sûr, mais aussi à l’Afghanistan, l’Irak, l’Iran et bien d’autres pays encore.

Vous avez décrit la richesse de la vie culturelle en Iran avant la révolution, qu’en est-il aujourd’hui ?

Je n’y vis pas mais je vois beaucoup de gens s’exprimer sur internet, par le biais de blogs et de journaux. Un phénomène nouveau apparaît, de nombreuses femmes se sont emparées du roman. Sans doute parce que c’est un genre mineur par rapport à la poésie, qui tenait autrefois une grande place dans la culture iranienne mais qui était une affaire d’hommes. Les Iraniens ont également à cœur de marquer leur « iranitude », de renouer avec la culture persane, les grands poètes, de faire vivre des fêtes qui remontent à l’époque de Zarathoustra, le fondateur de l’ancienne religion perse. Par exemple, la nuit la plus longue, celle du 21 décembre, autrefois tout juste célébrée dans le cercle familial, est devenue une grande fête.

Est-ce un signe de résistance contre le régime actuel ?

Les Iraniens cultivent depuis toujours ce sens de la résistance. Ils ont été envahis par Alexandre le Grand mais ne sont pas devenus grecs pour autant, puis par les Arabes, mais ils ont gardé leur langue, le persan. D’où cette habitude d’agir avec une certaine hypocrisie, de ruser avec le pouvoir, avec la Savak, la police secrète qui sous le Shah investissait les moindres recoins de la société, et qui continue d’agir ainsi sous un autre nom. La délation aussi est monnaie courante. C’est d’ailleurs le noyau dur des films d’Asghar Farhadi, le mensonge, la peur, la dissimulation. La psychologie de la société iranienne tout entière s’est forgée autour du mensonge et des non-dits.

Le non-dit est d’ailleurs présent dans votre roman. Ainsi, l’homosexualité de l’héroïne, Kimiâ, qui vit en France et attend le résultat d’une procréation médicale assistée, est ignorée par le reste de la famille.

Oui, tout le monde le sait et personne ne le dit. Le fait qu’elle soit homosexuelle m’a aussi permis de la placer à équidistance des deux cultures. Elle n’est ni française d’origine iranienne ni iranienne devenue française, elle est ailleurs. Elle parle depuis une autre identité que ces deux-là. Dans une première version de mon roman, Kimiâ était hétérosexuelle et cela ne fonctionnait pas : en me relisant, j’avais l’impression d’entendre une immigrée parler de la France, il fallait que je m’extraie de cela.

De jeunes homosexuels sont exécutés régulièrement en Iran. Comment la société iranienne perçoit-elle l’homosexualité ?

C’est le tabou des tabous. On est dans une négation de l’homosexualité, alors que les transsexuels sont tolérés. L’autorité iranienne, qui contrôle tout, donne le droit de changer de sexe. D’ailleurs, certains homosexuels le font juste pour être tranquilles. C’est une société très clivée, traditionnelle et codifiée, où le collectif prime. L’individu n’existe pas en Iran. Être homosexuel, c’est être un individu. Autant les intellectuels s’expriment sur le voile et sur le corps de la femme, autant l’homosexualité reste un problème secondaire.

Subsiste-t-il une opposition politique ?

Tous les opposants sont en exil et relativement âgés. Au moment de la réélection contestée d’Ahmadinejad, en 2009, il y a eu de nombreuses manifestations, mais les revendications ne portaient pas sur un changement de régime. Plus personne ne veut faire la révolution. Les Américains ont arrosé l’Iran de smartphones et de tablettes, et les Iraniens ne rêvent plus que d’une chose : que ça change, mais à l’intérieur même de la société, telle qu’elle s’est constituée avec le régime islamique. Rohani est arrivé à un moment où le pays était au bord du chaos, la situation économique s’était effroyablement dégradée avec Ahmadinejad, qui avait laissé prospérer le marché noir, les pots-de-vin, les inégalités criantes. Rohani a un peu redressé la situation alors que le pays courait à la faillite.

Comment expliquez-vous que Rohani soit perçu en Occident comme un dirigeant presque modéré ?

L’Occident a tout intérêt à le laisser croire car les intérêts économiques sont énormes, surtout depuis la levée partielle des sanctions et l’accord sur le nucléaire. Depuis deux ou trois ans, beaucoup d’entreprises françaises se sont implantées en Iran. Tout cela n’empêche pas les exécutions de se multiplier à un rythme record. Mais l’arrivée d’Occidentaux en Iran, en tout cas je l’espère, va peut-être contribuer à modifier la situation. Peut-être le pouvoir se sentira-t-il obligé de desserrer un peu la vis, pour ne pas trop heurter l’opinion occidentale.

mneltchaninoff@cfdt.fr