[Entretien] Marinette Pichon : Droit au but

Publié le 14/06/2018

Elle est souvent comparée à Jean-Pierre Papin, parfois même à Zinédine Zidane. Marinette Pichon est considérée comme la plus grande joueuse française de l’histoire du football féminin. Mais elle est aussi connue pour son franc-parler. Ses mots contre les discriminations claquent comme un ballon au fond des filets. Rencontre.

Lorsque vous avez débuté, dans une petite commune de Champagne-Ardenne, les filles n’étaient pas forcément les bienvenues dans les clubs de foot. Comment vous est venue cette passion ?

Ce n’était pas du tout calculé. C’est une balade, un mercredi après-midi dans les rues de mon village, avec ma mère, qui va tout déclencher. J’ai cinq ans, j’entends des cris de gamins et j’ai envie de les rejoindre.
Leur éducateur va avoir une réaction très sensée. Il me demande : « Tu veux jouer ? » À ce moment-là, c’est moi qui lui dis que je ne peux pas, que je suis une fille. Il éclate de rire et me tend une chasuble.

À cinq ans, vous aviez déjà des stéréotypes en tête ?

Bien sûr. J’étais formatée, comme une petite fille. Mais à partir de ce moment-là, je vais développer une passion irraisonnée pour ce sport.

Vous sentez rapidement des prédispositions ?

Le jour même [rires]. Le ballon reste collé au pied, instinctivement. Et là tu te dis : « Bon, il y a un petit truc. » Cet éducateur s’est très vite rendu compte à travers ma gestuelle que j’avais quelques qualités.

Lorsque vous étiez au sommet de votre carrière, le foot féminin n’était pas aussi populaire qu’aujourd’hui. N’êtes-vous pas née trop tôt ?

Non. Ce que j’ai vécu, aucune fille ne l’a vécu avant moi. J’ai été la première joueuse pro, la première à partir jouer à l’étranger, aux États-Unis, dans le plus grand championnat de l’époque. J’ai ouvert des portes pour les autres. Ça n’a pas de prix.

MPichon Regard Gauche Pho Int VaqueroLes femmes ont-elles davantage à prouver que les hommes ?

Concernant le foot, c’est sûr. Nous avons dû nous battre contre les préjugés et les mentalités. « Ce sport n’est pas un sport de femmes, il ne génère aucune économie… » Pendant toute ma carrière, j’ai entendu des comparaisons qui n’ont pas lieu d’être. Nous ne sommes pas constituées comme les hommes, et alors ? On garde ce magnifique soufflé dans le four de peur d’ouvrir la porte et que tout retombe ? Non, on ne doit pas avoir peur. Il faut que nous nous affirmions.

Certains ont essayé de vous dissuader d’en faire votre métier ?

Dans mon autobiographie*, je parle d’un professeur qui me fait cette réflexion : « Marinette, vous pensez vraiment que le football va vous permettre de gagner votre vie ? »
J’ai été terriblement vexée. Avec le recul, je crois qu’il ne voulait surtout pas me voir sombrer et abandonner le cursus scolaire. J’aimais tellement le foot que rien d’autre ne comptait. Aujourd’hui, si je le croisais, je le remercierais. Il avait compris l’importance du double projet. Sa réflexion était destinée à me piquer au vif.

À 41 ans, vous avez repris vos études au Centre de droit et d’économie du sport de Limoges pour passer un master de manager sportif. Vous l’avez vécu comme une revanche sur votre parcours scolaire ?

Bien sûr. Je me considérais comme un cancre. Tous les jours, on te répète que les bagages, c’est super important dans la vie. Moi, j’avais plein de sacs de sport. Malheureusement, ils ne servaient pas à grand-chose.

Vous pensez que la société ne prend pas suffisamment en compte ces bagages ?

Au sportif de haut niveau on renvoie l’image qu’il n’est pas intelligent. C’est difficile de se servir de cette expérience pour se construire professionnellement. Le Centre de droit et d’économie du sport valorise toutes les compétences que développent les athlètes au cours de leur carrière. Elles sont nombreuses. On apprend la rigueur, l’abnégation, la prise de responsabilité. Les sportifs n’en ont pas suffisamment conscience. Cette formation m’a permis de prendre confiance en moi.

"Comment peut-on accepter que des jeunes se foutent encore en l’air à cause de leur orientation sexuelle ?"

Vous partiez de loin avec un père qui vous rabaissait systématiquement. Dans votre autobiographie, vous dites : « Il a anéanti mon enfance et toute ma jeunesse. »

À travers ce livre, j’ai voulu libérer la parole sur les violences familiales. Quand on traverse cette épreuve, il est important de trouver des personnes qui vont vous éviter de faire des bêtises. C’est vrai pour des actes de violence mais tout autant pour des discriminations liées au handicap ou à l’homosexualité. La société repose sur un schéma qui n’est pas unique. Il y en a d’autres tout aussi aimants. Comment peut-on accepter que des jeunes se foutent encore en l’air à cause de leur orientation sexuelle ?

En revanche, vous portez un regard très tendre sur votre mère, notamment lorsque vous évoquez le moment où elle apprend votre homosexualité.

[Sourires] Elle est tombée sur une déclaration d’amour dans le tiroir de ma commode ! J’avais peur qu’elle me rejette. Mais pas du tout. Elle m’a dit des mots qui m’ont fait du bien. Elle nous a donné, à ma sœur et à moi, tout l’amour dont nous avions besoin pour nous construire. Mon père n’a jamais eu un mot doux à notre égard.

MPichon Photo Pied VaqueroVous n’êtes pas nombreuses dans le monde du sport à avoir fait votre coming out. En France, on pense à Amélie Mauresmo, à vous…

Je n’ai pas fait un communiqué non plus ! J’ai répondu à un journaliste. C’était une question d’honnêteté. Quand nous nous sommes rencontrées avec ma femme, elle n’imaginait pas entrer dans une relation homosexuelle.
Mais dès que nous avons formé un couple, elle l’a assumé. Il me fallait faire ce bout de chemin aussi. Je n’avais pas besoin de l’approbation de tout le monde mais le jour où on m’a posé la question, j’ai répondu honnêtement.

À partir de ce moment-là, vous êtes devenue une sorte de porte-étendard ?

Oui, mais ce n’était pas prémédité. Si ma petite parole peut aider, tant mieux.

Le foot est homophobe ?

Le foot féminin, non. Le foot masculin, c’est plus compliqué. Le terme est sans doute trop fort mais oui, c’est vrai, il y a beaucoup d’hypocrisie.

À la fin des années 90, un joueur anglais, Justin Fashanu, s’est quand même suicidé après avoir révélé son homosexualité et subi les réactions du milieu…

Le foot, c’est la virilité, l’homme dans toute sa splendeur. Chez les femmes, c’est différent. Il y a plus de tolérance. En France, des joueurs comme Vikash Dhorasoo, le parrain de l’association Paris Foot Gay, essayent de faire évoluer les mentalités. Petit à petit, les choses changent. Les fédérations, la Ligue de football, les clubs, tout le monde s’y met. Mais attention, il n’y a pas que le foot qui est concerné.

Et pas que le sport. Lors des défilés contre le mariage pour tous, en 2013, des slogans homophobes ont été scandés par les manifestants. Cela vous a choquée ?

Ça m’a mise en colère. Des gens sont descendus dans la rue pour déverser de la haine ! Pourtant on ne leur prenait rien. En quoi le mariage pour tous enlève des droits à qui que ce soit ? On souhaite juste avoir une vraie place dans la société. Les discriminations ne sont pas qu’homosexuelles. C’est aussi le racisme, le sexisme. Les gens s’habituent à vivre avec un vocabulaire qu’on ne devrait pas entendre…

Dans les thèmes qui vous tiennent à cœur, il y a la possibilité donnée à tous de fonder une famille.

Bien sûr. Laëtitia Milot [actrice souffrant d’endométriose] a dû se battre pendant dix ans pour avoir un enfant. Moi, je n’ai pas de pathologie qui m’empêche de fonder une famille, mais j’ai envie, comme tout le monde, d’être heureuse, de voir mon fils courir sur le lit et m’embrasser. Pourquoi n’y aurais-je pas droit ? Sauf que pour ça, j’ai dû m’expatrier là où la procréation médicale assistée pour les femmes homosexuelles ou célibataires est acceptée. Pendant cinq ans, je suis passée par tous les ascenseurs émotionnels. J’espère que les mentalités évolueront. Je suis d’un tempérament positif et j’y crois.

La Coupe du monde féminine de football se déroulera en France l’an prochain. Ce sera une belle fête ?

Les spectateurs vont pouvoir s’identifier à des filles qu’ils verront peut-être pour la première fois à la télé ou dans les stades, de toutes nationalités. Ils vont se réunir dans des « fans zones » autour des valeurs du sport, comme lors de l’Euro 2016. C’est fabuleux. Si tout se passe bien [elle croise les doigts], toutes ces images positives auront un impact sur le nombre de licenciées. Après, il y a l’aléa sportif. J’espère que les Bleues monteront sur une des deux plus hautes marches.

Comme les garçons ce mois-ci en Russie ?

[Rires] Bien sûr ! Je serai sur place pour participer au match des légendes organisé par la Fifa [cette interview a été réalisée avant le début du tournoi] puis pour commenter des matchs avec France Télévisions. J’ai hâte de vivre ça ! 

* Ne jamais rien lâcher, Marinette Pichon, 224 pages, F1rst Éditions.

Propos recueillis par dprimault@cfdt.fr

Photos © Stéphane Vaquero