[Entretien] Marilyn Baldeck : féministe en droit

Publié le 07/04/2018

Les répercussions de l’affaire Weinstein ont, entre autres, bouleversé le quotidien des cinq salariées de l’AVFT, la seule association en France qui lutte contre les violences faites aux femmes au travail. Marilyn Baldeck, déléguée générale de l’AVFT, a fait du droit son arme dans ce combat inégal. Aujourd’hui, elle transmet son savoir-faire aux syndicats et aux employeurs afin que les acteurs de première ligne ne soient plus démunis.

Comment êtes-vous venue à l’AVFT ? Par engagement féministe ?

La première fois que j’ai entendu parler de féminisme, c’est en arrivant en France, pour mes études, à 18 ans, après une enfance passée à Dakar, au Sénégal, dans une famille d’expatriés pas du tout politisée. Après des études de sciences sociales et politiques, j’ai été recrutée à l’Association européenne de lutte contre les violences faites aux femmes, en 2003, pour m’occuper de la communication de l’association. Cette même année je découvre qu’à cause d’une réforme statutaire manifestement discriminatoire, les femmes intermittentes du spectacle perdent presque assurément leur statut quand elles tombent enceintes. La présidente de l’AVFT de l’époque me dit : « O.K., vois ce qu’il y a à faire ! » Il fallait déposer un recours pour excès de pouvoir afin de faire annuler un décret. Pour moi, qui n’étais pas du tout juriste, cela a été formateur.

YCastanier MarylinBaldeck 015J’ai réalisé combien le droit est un outil, une arme dans le rapport de force, au même titre que d’aller manifester. Et qu’on doit s’en emparer, même sans être juriste patentée. Cette action a été déterminante dans le recul du gouvernement, et le droit est devenu un outil de travail quotidien pour moi.

L’AVFT est à l’origine de l’inscription dans le code pénal, en 1992, du délit de harcèlement sexuel… Comment ?

Quand l’association est née, en 1985, l’expression « harcèlement sexuel » n’existait pas et les violences sexuelles faites aux femmes au travail étaient invisibles. La création de l’association, qui trente-trois ans plus tard reste la seule structure spécialisée dans ce domaine, est une réponse à ce vide. Pour Marie-Victoire Louis, fondatrice de l’association, notamment historienne du droit de cuissage en France, l’abolition institutionnelle du droit du cuissage passait par une loi qui prohibe le harcèlement sexuel au travail. En 1992, nous avons obtenu l’inscription dans le code pénal du délit de harcèlement sexuel, l’interdiction du harcèlement sexuel en droit du travail, pour les salariées du privé comme pour les fonctionnaires.

Depuis les campagnes « Balance ton porc » et « metoo », votre accueil téléphonique a explosé, au point que vous avez dû le fermer, le 31 janvier, ne pouvant satisfaire toutes les demandes… Quelle est la situation aujourd’hui ?

Notre accueil téléphonique est toujours fermé, mais nous n’avons jamais autant travaillé : nous rattrapons le retard pris notamment depuis le mois d’octobre, où le nombre de saisines a explosé. L’affaire Baupin, en 2016, avait déjà déclenché une vague d’appels importante. Au total, le nombre de saisines a doublé entre 2015 et 2017, et nous ne sommes que cinq salariées… pour des heures et des heures d’entretiens, de constitutions de récits, d’identification des points à creuser, pour réunir des indices concordants, trouver les bons relais et interlocuteurs…

Ce sont des jours de travail pour un processus qui peut durer des années. L’AVFT est aussi un organisme de formation, activité que nous avons beaucoup développée depuis un peu plus d’un an, afin d’encourager le transfert de savoir-faire auprès des organisations syndicales et des employeurs publics et privés.

Pensez-vous qu’il y ait un avant et un après affaire Weinstein ? Et en quoi ?

Le mouvement #metoo est important. Il a permis à un nombre considérable de femmes de sentir qu’elles appartenaient à un groupe cohérent. L’avalanche de témoignages n’a été possible que parce que ces femmes se sont senties portées par cet effet miroir. C’est comme cela que naissent les révolutions : quand on commence à sentir qu’on appartient à un collectif avec des intérêts en commun, des problèmes communs à résoudre, et peut-être des solutions à partager… Donc c’est très positif. Mais ce mouvement doit se prolonger dans l’action syndicale, associative, des employeurs et, bien sûr, dans l’action de l’État, dont, rappelons-le, c’est le rôle d’assurer la sécurité des individus, et donc de ces femmes qui n’ont pas à subir ces violences.

Ne croyez-vous pas que cette libération de la parole pourrait aussi signifier la fin d’une certaine impunité pour les harceleurs ?

Nous en sommes très loin. D’abord parce que le message adressé aux victimes est contradictoire. Elles entendent d’un côté que la « libération de leur parole » est une excellente chose, et de l’autre le président de la République et le Premier ministre évoquer le risque d’une « culture de la délation ». On leur dit de parler quand des hommes, dont les comportements sont sinon pénalement répréhensibles du moins éthiquement problématiques, ne sont pas écartés du gouvernement. Pas simple, en formation, de plaider pour une tolérance zéro dans les entreprises avec cet antimodèle. Idem pour l’injonction gouvernementale à aller porter plainte plutôt que de twitter son témoignage.

Certes, les réseaux sociaux ne sont pas des tribunaux mais les tribunaux répressifs ne sont de facto pas, ou insuffisamment, accessibles aux femmes victimes de violences. Aussi, leur dire d’aller porter plainte quand on sait que 93,7% des affaires pour harcèlement sexuel sont classées sans suite, c’est envoyer un message un peu malhonnête. Cette injonction a été suivie d’effet : on a relevé une hausse de 30% de plaintes sur le dernier trimestre. Mais comment fait-on pour que cela ne se traduise pas en une hausse de 30% de classements sans suite ? La réponse gouvernementale à cette question ne m’apparaît pas très clairement.

Pourquoi un tel taux de dossiers classés sans suite ?

Une partie est motivée par l’insuffisance de preuves, aussi due à une insuffisance d’enquête. Il y a des actes d’enquête qui ne sont quasiment jamais menés, faute de moyens, faute de formation aussi, et qui seraient précieux. Comme aller interroger les collègues d’un harceleur dans les entreprises où il travaillait précédemment, interroger les femmes qui occupaient le poste de la victime, mais qui ont quitté l’entreprise… Pourquoi sont-elles parties ? On classe des dossiers sans s’être donné la peine de les construire. Enfin, il existe aussi des classements sans suite « par opportunité », parce que les magistrats, submergés, n’arrivent plus à suivre et que cela n’est pas prioritaire.

La veille du 8 mars, le gouvernement a annoncé des mesures mettant l’accent sur la formation des managers, des représentants du personnel, des médecins du travail, des conseillers prud’hommes, des magistrats… Pour qu’ils soient plus outillés en matière de détection, de prévention et d’accompagnement des victimes…

Oui, tout cela est important mais sans moyens supplémentaires cela ressemble à une liste au Père Noël. Certaines choses existent déjà, comme la sensibilisation obligatoire des salariés et la formation des cadres, mais tant que la violation de cette obligation sera indolore pour les employeurs, elle ne sera que rarement mise en œuvre. Or je ne crois pas que l’aggravation des sanctions soit à l’ordre du jour… Par ailleurs, il faut distinguer les prérogatives de l’État de celles des autres acteurs (médecine du travail, syndicats).

Pour inciter des acteurs privés à se mobiliser, encore faut-il que l’État soit exemplaire. Le plan de lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans la fonction publique, sous réserve de son application effective, est inédit, ambitieux et bienvenu. Mais le président de la République a aussi annoncé que la lutte contre le harcèlement sexuel au travail serait une priorité de l’inspection du travail, sans que des moyens nouveaux lui soient donnés. Quant au projet de loi en préparation, il comporte quatre mesures : consentement sexuel des mineurs et délai de prescription, création du délit d’outrage sexiste et lutte contre le cyberharcèlement. Sauf erreur de ma part, il n’y a rien sur le travail.

La loi en matière de harcèlement sexuel est-elle à la hauteur ?

Globalement oui. C’est plutôt en matière d’agression sexuelle et de viol qu’il faudrait envisager une révision complète du droit pénal, autour de la notion de consentement ou plutôt de « libre volonté ». Aujourd’hui, la loi pénale est rédigée de telle manière que les magistrats, pour constituer l’infraction, sont incités à rechercher une résistance active et/ou physique des victimes aux actes qu’on leur impose alors que, dans la plupart des cas, l’agresseur est connu de la victime, et pourra la contraindre sexuellement plus facilement, surtout si c’est un supérieur hiérarchique.

Il ne faudrait donc pas chercher le défaut de consentement dans une résistance explicite. Il faudrait transformer l’adage « qui ne dit mot consent » en « qui ne dit mot ne consent pas ». C’est un chantier essentiel à mener – sur le terrain législatif et des mentalités – si on veut lutter efficacement contre les violences sexuelles.

Vous avez refusé une décoration honorifique. Pourquoi ?

J’ai refusé le principe avant même de savoir quelle médaille on me proposait, Ordre du mérite ou Légion d’honneur. Pour plusieurs raisons : éviter d’être redevable vis-à-vis du gouvernement.
Pour conserver pleine et entière la liberté d’expression de l’AVFT. Et pour des raisons historiques : pour ne pas accepter une médaille (la Légion d’honneur) créée par Napoléon Bonaparte, qui est quand même un misogyne en chef, le « père » du statut de mineure civile pour les femmes ! L’accepter serait revenu pour moi à gommer l’Histoire. Mais aussi parce que cette médaille récompense une personne et non une œuvre collective. Or j’ai choisi de travailler dans une association parce que je crois dans  le travail commun. 

propos recueilis par epirat@cfdt.fr