[Entretien] Marie Darrieussecq : L’écriture pour se dire

Publié le 17/01/2020

Révélée en 1996 par son roman choc, Truismes, vendu à plus d’un million d’exemplaires, Marie  Darrieussecq a enrichi la rentrée littéraire cet automne de son magnifique La  Mer à l’envers. Écrivaine, traductrice, citoyenne engagée, cette auteure prolixe, ex-psychanalyste, s’est imposée en vingt-cinq ans comme une grande plume de la littérature contemporaine. Rencontre avec une femme chaleureuse, qui manie les mots avec gourmandise et humour.

Enfant plutôt solitaire, le goût d’écrire vous vient très jeune, dès 6 ans. Vous dites d’ailleurs : « J’ai toujours su que l’écriture était ma colonne vertébrale. C’est véritablement anatomique, je suis faite de mots. » C’est-à-dire ?

 Oui, sans l’écriture, je crois que je ne tiendrais pas debout. Au sens clinique du terme. L’écriture m’a sauvée. Je viens d’une famille qui a vécu – comme beaucoup de familles – de nombreux deuils, des drames, des chagrins, mais où l’on ne parlait pas. Pouvoir écrire m’a permis de donner du sens, de mettre en forme tout ce qui n’avait pu être dit. J’aurais étouffé si je n’avais pas eu ce cadeau de l’écriture.

MD c GaillardinLa psychanalyse est une autre de vos passions… À ce sujet, vous écrivez « 1995. Premier contact avec la psychanalyse. Question de survie ». Est-ce indiscret de vous demander ce que l’expérience psychanalytique vous a apporté, y compris dans l’écriture ?

 Cela m’a sorti de la dépression à l’époque où j’étais jeune étudiante à Normale Sup. Ce sont des choses qui arrivent. Et, là encore, c’est la possibilité de dire qui m’a sauvée. J’ai compris l’efficacité de la parole, de l’association libre, du travail sur les rêves… Je crois véritablement en leurs effets. Et je trouve le travail sur l’inconscient fascinant : tout ce qui nous agite, que l’on ne maîtrise pas, j’adore ça. Je trouve cela très beau que l’on ne puisse pas avoir la main sur tout. Aujourd’hui, nous vivons tellement dans une idéologie du I want I can (je veux, je peux)… Ça me rend dingue. Pour ce qui concerne l’écriture, l’expérience de la psychanalyse m’a permis de débarrasser mes premiers manuscrits de « Moi ». Avant Truismes, ils ressemblaient un peu à des règlements de comptes… Je n’arrivais pas suffisamment à leur donner une portée plus universelle, à les « adresser » vraiment. Ensuite, j’ai pu m’autoriser la fiction, en m’écartant de l’autobiographie. C’est aussi l’expérience libératrice du divan qui m’a permis d’écrire un livre aussi dur, aussi radical que Truismes [l’histoire d’une jeune femme qui se métamorphose progressivement en truie].

Paru en 1996, Truismes reste d’une grande actualité, comme en écho au mouvement « Balance ton porc » et au thème des violences sexistes et sexuelles faites aux femmes…

 Oui, c’est un livre qui vieillit bien [rires]… Remarquez, le thème de la truie et du porc n’est pas nouveau, il existe depuis Ovide. Truismes est né de mon expérience du harcèlement de rue quand j’ai débarqué à 19 ans à Paris. Ce livre est issu de ma colère, de cette révolte contre le fait de se faire suivre, toucher, siffler, insulter impunément.
À l’époque, le mot de harcèlement n’existait pas. On ne pouvait pas nommer ce que l’on subissait. On était démunies. Aujourd’hui, on peut porter plainte, il y a quand même un énorme progrès en la matière, même si,
on le voit, la prise en charge par la police ou la justice est encore loin d’être satisfaisante.

Couv LivreVenons-en à votre dernier roman, La Mer à l’envers, l’histoire d’une femme dont la vie va être bousculée par la rencontre d’un jeune migrant. Vous dites avoir mis cinq ans pour l’écrire, ce qui est très long pour vous… Pourquoi cela a-t-il été aussi difficile ?

 Cela a été très difficile pour des raisons éthiques. Je m’explique. L’idée et l’envie d’écrire sur le sujet des migrants, même si ce mot ne me va pas du tout, sont nées lors d’une croisière sur la Méditerranée, que j’ai faite avec mes enfants, à Noël 2014. Entre Malte et Lampedusa, je me suis demandé ce qui se passerait si nous croisions une barque de migrants en détresse. Si le droit de la mer, qui oblige à les sauver, détournerait de sa route l’énorme paquebot. Par la suite, je me suis énormément documentée, j’ai voyagé, je suis allée voir des associations, au Niger notamment, où j’ai rencontré ceux que l’on appelle les « échoués », refoulés de Libye ou d’Algérie, et qui se trouvent comme pris dans une nasse. Je me suis aussi rendue dans les campements à Paris et à Calais. J’ai mené des dizaines d’entretiens. Mais comment donner forme à ces récits ? Je me sentais un devoir moral à l’égard de tous ces migrants qui m’avaient parlé. Comment faire ? Choisir un témoignage et laisser tomber tous les autres ? Construire une sorte de patchwork à partir de tous ? J’ai mis beaucoup de temps à trouver le personnage de Younès. Je l’ai créé par le mythe de Jonas, cet homme qui est recraché sur le rivage, après avoir perdu tout espoir dans le ventre de la baleine.

Vous auriez pu choisir la chronique ou le reportage… Vous avez choisi la fiction, pourquoi ? Pensez-vous qu’elle puisse mieux prendre en charge cette question de la peur de l’autre ?

 J’ai eu souvent ce dilemme entre les deux, entre reportage et fiction, surtout à une époque où l’on valorise beaucoup le témoignage. J’ai fait paraître certains portraits tels quels dans Libération et dans la revue XXI. J’ai également réalisé un long reportage sur Calais, qui a été mis en ligne sur le site d’Arte. Mais la réalité de Calais est tellement dingue que j’avais besoin d’une espèce de saut dans la « dinguerie » de la fiction. Par ailleurs, je trouve que, dans le reportage, on est « collé » aux personnes qui parlent, à la réalité de leur situation. Il y a quelque chose de paralysant et de sidérant dans la trop grande souffrance ou la trop grande étrangeté de leur expérience.

On a du mal à se mettre réellement à leur place, à imaginer complètement ce par quoi ils sont passés. La fiction, comme ce n’est pas « pour de vrai », dit paradoxalement très bien le vrai. Parce que la distance de la fiction permet une identification plus sereine. Je dis souvent que j’ai besoin de la fiction pour mieux regarder le monde. Elle me permet de mieux l’appréhender.

Tous les prix littéraires de cet automne ont récompensé des hommes. En commentant le Goncourt, l’écrivaine Geneviève Brisac disait qu’il faudrait attribuer le prix à des femmes pour les vingt prochaines années si l’on voulait rétablir l’équilibre. Que dites-vous de cette moindre reconnaissance des femmes en littérature ? Est-ce que cela vous met en colère ?

 Il nous faudrait cinquante ans pour rééquilibrer ! Bien sûr que cela me met en colère ! Mais cela, c’est un épiphénomène, un symptôme, en fait. Ce qui est beaucoup plus grave, ce sont les inégalités salariales, les violences faites aux femmes, le fait que l’on compte toujours plus sur les mères pour éduquer les enfants, etc. Il faut revoir cela, que les enfants puissent avoir d’autres repères. J’ai beaucoup milité pour l’allongement du congé paternel. Il faut que les hommes, les pères, prennent davantage leur part.

Il faut aussi changer les représentations et les modèles auxquels s’identifier, dans tous les domaines : ça passerait d’abord par avoir davantage de femmes à de très hauts postes de pouvoir. Mais les femmes politiques, de gauche comme de droite, ont toutes été écœurées par le système. On manque énormément de ces références. Il faut se débarrasser des vieux barbons [rires]. J’ai d’ailleurs écrit pour la littérature jeunesse cette histoire de Péronnille la chevalière. C’est un conte où la princesse n’épouse pas le prince : elle a mieux à faire ! C’est tout cela qu’il faut changer. Et il y a du travail !

epirat@cfdt.fr

© Photos Patrick Gaillardin