[Entretien] Manu Larcenet : “Je suis en transe quand je dessine”

Publié le 01/10/2018

Qu’il nous entraîne dans l’univers âpre des ouvriers du Combat ordinaire ou dans le quotidien poétique et drôle de Manu – le personnage néorural branché du Retour à la terre – l’auteur de bandes dessinées Manu Larcenet explore toutes les facettes de l’âme humaine. Rencontre avec un talent hors norme.

Vous avez appelé votre dernière exposition « L’adieu au papier ». Vous vous êtes converti au numérique ?

On m’a offert une tablette à un anniversaire et je me suis mis à dessiner avec un petit logiciel trouvé sur internet et un stylet. À ma grande surprise, j’ai retrouvé exactement les sensations du pinceau, avec toutefois des limites, je ne peux pas faire des choses aussi belles sur un plan esthétique. En revanche, en bricolant le logiciel et en détournant les outils, j’arrive à faire des choses impossibles dans la vie réelle, comme mélanger la gouache et la peinture à l’huile ou dessiner en négatif en blanc sur fond noir. Je peux zoomer dans une image et m’y plonger jusqu’à des détails infimes, c’est d’une grande richesse.

Cela vous ouvre de nouvelles perspectives ?

En tout cas, cela m’a redonné l’envie. Quand on change d’outil, on rate les choses. On est obligé de changer toutes les petites habitudes. C’est ça qui m’intéresse. C’est comme ça que j’arrive à ne pas m’ennuyer, à maintenir une certaine soif d’aller au travail.

Aller au travail ? C’est une expression inattendue pour un artiste…

Oui, le dessin c’est du travail ! Je peux passer des heures, des journées entières à dessiner une seule page, une seule case. Je suis en transe quand je dessine, je ne peux même pas écouter de musique. Et le travail permet de se libérer des contraintes au final. Une fois que vous avez bien bossé, quand plus rien ne vous fait peur, ni les mains, ni les voitures, ni les gonzesses, qui ont été mes trois principales difficultés, une fois que vous savez vraiment tout dessiner, ça devient magique. Bon, j’ai encore un peu de mal à dessiner les filles… je n’ai jamais vraiment compris pourquoi d’ailleurs, c’est assez mystérieux. J’ai pourtant fait plus de vingt ans de psychanalyse !

Le malaise existentiel est un thème récurrent dans votre œuvre. Le héros de votre album Blast est sujet à des crises d’angoisse que vous dessinez avec une grande puissance évocatrice…

C’était le but : avec Blast, j’ai voulu faire passer des moments de folie que je connais par cœur. Se projeter sur un personnage, ça permet de dire beaucoup de choses de soi et surtout des choses auxquelles on ne s’attend pas. Je me suis découvert en dessinant Blast. Et pourtant, à cette époque, j’avais déjà pas mal d’années de psychanalyse derrière moi. J’ai été diagnostiqué bipolaire assez tard, à 24 ans, j’ai connu des phases de dépression suicidaire avant de me décider à m’occuper de ma santé. Quand j’ai senti que les traitements commençaient à faire effet, je me suis dit que je ne connaîtrais plus cette douleur. C’était le moment ou jamais de faire Blast, si j’attendais trop, je risquais d’oublier.

MLarcenet CrediSVaquero2018Cela a été douloureux mais libérateur ?

Oui, d’une façon incroyable ! De tous mes livres c’est le seul que j’aime vraiment. C’est un exposé sur la souffrance, en tout cas sur celle qui moi me tenait.

Vous n’avez pas eu peur d’aborder ce thème un peu tabou de la santé mentale ?

Non, je n’ai pas hésité. Une idée de livre, c’est une obsession qui vous prend et qui ne vous lâche pas. C’est comme pour Le Rapport de Brodeck. Je l’ai lu et relu, et je suis tombé en arrêt sur une scène du livre. Une scène joyeuse, quand la petite fille du héros se jette dans les bras de son père qui revient de la guerre. Mes sujets surgissent à mon insu, ils viennent d’une image, d’une scène vue ou d’un dessin dont je ne sais que faire.

Comment vous êtes-vous formé ?

J’ai commencé à dessiner des bandes dessinées à 12 ans, une page par jour ! Mais c’est au lycée polyvalent de Sèvres que j’ai appris le dessin, ses règles, l’histoire de l’art. J’y ai découvert la vie aussi, je me suis éclaté. Non seulement j’étais content d’étudier dans cette école, mais il y avait en plus, juste à côté, le squat où répétaient la Mano Negra, les Wampas et Dirty District… On était au cœur de toute cette mouvance. Je me rappelle de fêtes de la musique extraordinaires.

C’était votre période punk ?

Oui, et en fait je n’en suis jamais sorti ! Je me considère toujours comme punk. J’adore ce mouvement. « No future », ce n’est pas rien, on découvre plus tard que c’est bien plus qu’un simple slogan. Le rock, le punk et la BD étaient des univers très liés. Après Sèvres, j’ai travaillé au journal de bandes dessinées Fluide Glacial, j’y ai rencontré des types formidables, comme Gotlib ou Mézières, des gens qui avaient envie d’enseigner aux mômes et qui étaient d’une grande bienveillance. J’y suis resté douze ans. À Fluide, la consigne était de faire rire le bidasse le dimanche soir Gare de l’Est, je me suis lassé. Je suis parti avec pertes et fracas, comme je sais faire. Puis je suis passé à l’univers des albums de BD en rejoignant Dargaud.

Le Combat ordinaire vous a révélé au grand public. Vous y racontez notamment le monde ouvrier selon Marco, un jeune photographe reporter dont le père a travaillé sur les chantiers navals de Saint-Nazaire, alors en butte à un plan social. Comment l’idée vous est-elle venue ?

J’avais entendu parler de ces ouvriers qui luttaient pour sauver leurs emplois. Mon héros, Marco, ne pouvait pas y rester indifférent. À cette époque, j’avais vu au cinéma Les Virtuoses [de Mark Herman avec Ewan McGregor], Brass Band en anglais, un film sur la fermeture des mines dans le nord de l’Angleterre. Les gars se lancent dans un concours d’orchestre et continuent à jouer alors que tout s’écroule autour d’eux. Ils vivent dans des maisons vidées de leurs meubles par les huissiers. L’un des héros ne peut plus jouer, il a dû vendre son trombone… Je déteste quand on me dit « Regardez comme c’est ignoble », là, c’est tout le contraire, ce film parle de beauté sur fond d’ambiance thatchérienne sordide.

Êtes-vous vous-même issu du monde ouvrier ?

Pas du tout, mais j’ai grandi à Juvisy, en banlieue parisienne et les pères de mes copains travaillaient tous sur des chantiers. J’ai vu toute une génération de pères immigrés qui perdaient leur boulot et restaient chez eux, désemparés. Ils ne retrouvaient pas de travail et disaient qu’ils ne pouvaient plus rentrer au pays. Ils dormaient toute la journée sur le canapé du salon, leur femme leur apportait du thé, c’était d’une grande tristesse.
Ils ne pouvaient plus subvenir aux besoins de la famille, ils n’étaient plus des hommes à leurs propres yeux. Ils étaient nostalgiques de leur boulot. Je me disais, mais comment peut-on aimer monter des parpaings toute la journée ?
Eux parlaient de leur métier avec amour. Cela m’a touché. C’est terrifiant ces changements de civilisation qui laissent les gens dans une sorte de vide.

La figure du père revient souvent dans vos histoires…

J’ai adoré mon père, mais il ne parlait pas. Sauf pour faire des mises au point ; quand je suis parti de la maison sans ne rien dire à personne ; ou quand j’ai mis une fille enceinte… Sinon, il ne m’a pas donné beaucoup de preuves d’amour. Il est tombé malade l’année où j’étais au Festival d’Angoulême, pour le premier tome du Combat ordinaire. Il avait un cancer du poumon. Après avoir reçu le prix, je suis allé boire un verre et j’ai appelé mes parents.

Mon père m’a félicité, c’était la première fois. Il a fallu que je gagne un prix important pour qu’il reconnaisse ma réussite. Quand il est mort, cela a été un vide abyssal, alors que finalement, nous n’avions rien de commun. Je tâche de ne pas reproduire cette paternité-là. J’essaie que mes enfants m’aiment. 

mneltchaninoff@cfdt.fr

© Photos Stéphane Vaquero