[Entretien] “Les femmes sont les protagonistes de mon film”

Publié le 28/04/2018

L’action du film 7 Minuti se déroule dans une usine textile en difficulté. Le repreneur demande à ses ouvrières de rogner leur pause déjeuner de sept minutes, sans contreparties. Un débat musclé s’engage entre les déléguées et les ouvrières. C’est ce film que la CFDT a diffusé en différents lieux à l’occasion des célébrations du 1er-Mai. Entretien avec Michele Placido, le réalisateur.

      Michele Placido      
      Michele Placido, réalisateur de 7 Minuti.
© Piovanotto Marco/Abaca
     

Comment vous est venue l’idée de faire ce film  ?

J’avais envie de mettre en scène des femmes jouant les rôles puissants, sur un thème social fort et contemporain. Dans tout l’aspect de cette dramaturgie, elles sont présentes et surtout protagonistes aussi bien côté ouvrier que patronal. Et cela vient en rupture avec la plupart des histoires d’aujourd’hui.

Au départ, c’est une histoire vraie  ?

Oui, c’est d’abord une histoire française qui s’est déroulée à Yssingeaux (Haute-Loire), en 2012, et dont Stefano Massini* a tiré une pièce de théâtre. Mais cela arrive partout dans le monde. Je connais une petite usine à Latina, près de Rome, où il s’est passé la même chose. Je m’y suis rendu afin d’y réaliser un reportage, ça m’a beaucoup touché et je me suis senti obligé de faire un film. J’ai contacté des actrices et nous avons créé un groupe très enthousiaste. Le film a été tourné et monté en deux mois.

Quel accueil a réservé le public italien à 7  Minuti  ?

Cela a été mitigé parmi les critiques, certains n’ont pas bien compris la métaphore. Le sujet ne s’arrête pas à l’Italie ni à cette usine, le film parle de l’Occident, de décadence et de la peur de perdre son travail. Il évoque aussi les problèmes liés à l’immigration, les égoïsmes et le racisme qui traversent le monde du travail. D’autres critiques, plutôt féminines, ont accueilli le film 
avec plus d’enthousiasme. Le public aussi a soutenu et fait vivre ce petit film qui ne bénéficiait pas d’une grande distribution. Il a été bien diffusé dans les écoles grâce notamment aux professeures et aux étudiantes. Puis il est sorti sur le câble, où il a connu un beau succès. Le film a même été récompensé.

À un moment dans le film, on pense à Douze hommes en colère, de Sidney Lumet, dans lequel un jury populaire débat et revient sur ce qui semblait acquis d’avance. Était-ce volontaire  ?

Dans la pièce de théâtre d’origine, le rôle principal revient à 80 % à Bianca (interprétée par Ottavia Piccolo), leader des déléguées du personnel. Moi, en revanche, j’ai adapté le scénario en pensant effectivement à Douze hommes en colère. J’ai donné plus de consistance aux autres rôles.

Que sont devenues ces femmes dans la vie réelle  ?

À Latina, près de Rome, les femmes sont à nouveau confrontées à un problème de chômage. L’une d’elles s’est lancée en politique et est devenue une personnalité dans la région. Mais, et c’est assez symptomatique de l’évolution de la classe ouvrière, elle a adhéré au Mouvement 5 étoiles, le parti de Beppe Grillo, très populiste, qui ne mènera à rien.

Si vous aviez été à l’usine, qu’auriez-vous voté ? Pour ou contre les sept minutes  ?

On peut parler d’espoir à propos du choix de Bianca, même s’il est contraire à l’éthique syndicale. Je pense que j’aurais fait le même choix qu’elle. Dans la pièce de théâtre, Stefano Massini laisse planer le doute sur le choix définitif des onze déléguées. 
Le rideau tombe avant le vote de la dernière participante et il y a cinq voix pour et cinq voix contre. Moi, j’ai fait une petite provocation avec les jeunes femmes qui acceptent la décision du repreneur. Mais elles ne font pas un choix de droite ou de gauche. 
Elles sont pragmatiques, elles ont peur d’affronter un futur angoissant.

Les comédiennes sont-elles toutes des professionnelles ?

La plupart le sont. L’actrice Balkissa Maiga n’avait joué qu’au théâtre, c’était son premier rôle au cinéma. En tout cas, elles ont réussi à incarner ces femmes avec sincérité.

Comment se porte le cinéma italien, qui a connu des heures plus glorieuses dans les années  70  ?

En Italie, en ce moment, sur le plan culturel, nous sommes à un niveau très bas. Il y a seulement deux ou trois auteurs qui font un travail décent. Les jeunes sont très attirés par Netflix, qui produit des séries très calibrées, et ça, c’est vraiment dangereux. 
Par exemple, après 7Minuti, j’ai cherché à réaliser un film sur la vie du Caravage [peintre italien 1571-1610]. Netflix était intéressé mais sous la forme d’une série et ça n’était pas possible. Le Caravage était un rebelle, un anarchiste à sa manière, il avait des pulsions. Elles 
lui permettaient d’avoir une vision de vérité sur l’homme qui se traduit dans ses tableaux. Netflix n’acceptera jamais ça et pourtant le Caravage mérite un réalisateur européen et pas américain. 

Propos recueillis par dblain@cfdt.fr

7 Minutes – comité d’usine, de Stefano Massini, texte publié par L’Arche Éditeur, 98 pages.