[Entretien] Ladj Ly : Caméra au poing

Publié le 19/11/2019

Prix du jury à Cannes, Les Misérables, premier long-métrage de Ladj Ly, alerte sur la situation explosive dans les cités. Ce réalisateur franco-malien, qui a toujours habité et filmé Montfermeil, prévient : « La révolution partira des banlieues. » Rencontre. 

Vous avez grandi en Seine-Saint-Denis à Montfermeil, plus précisément dans la cité des Bosquets. Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance ? La vie dans le quartier était-elle celle que vous décrivez dans votre film, Les Misérables ?

Mon enfance ? Je n’en garde que des bons souvenirs. D’ailleurs, j’habite toujours à Montfermeil. Je m’y sens bien, chez moi. Certes, c’était un quartier difficile mais, gamin, on ne se rend pas compte de tout cela.
On avait de l’espace, on était libres de faire ce qu’on voulait, je voyais mes potes quand je voulais. La différence entre la génération d’aujourd’hui et ma génération, c’est que nous avions des vacances, des activités, des sorties, grâce au centre de loisirs, aux colos et même à l’école. On n’est jamais restés tout l’été à la cité à glander. Malheureusement, maintenant, pour les gosses, il n’y a plus rien ou alors c’est hors de prix. Tous les budgets des associations ont été sucrés. Cela entraîne un repli sur le quartier, où les gamins s’occupent comme ils peuvent…

           

Les Misérables se concentre sur les enfants des quartiers difficiles, là où, d’habitude, il est plutôt question des jeunes, des trafics, etc. Vous montrez que ces gamins peuvent devenir de véritables bombes à retardement…

Mon film est avant tout un cri d’alarme que j’adresse aux politiques, car j’estime qu’ils sont les premiers responsables de cette situation, avec ces enfants livrés à eux-mêmes. J’interroge : quelle place pour eux, quel avenir pour eux ? On peut toujours reporter la responsabilité sur les parents, mais je me mets à leur place : c’est compliqué de vivre là, d’avoir des boulots difficiles, très mal payés. Je trouve qu’aujourd’hui ce ne sont plus les parents qui élèvent les enfants. Et ce n’est pas qu’en banlieue : les parents travaillent, souvent tard ou très tôt, et quand ils rentrent, ils ont juste le temps de coucher leurs gamins.

Mon film traite aussi des violences policières. Cela fait vingt ans qu’on est des « gilets jaunes », qu’on dénonce les violences policières, phénomène que l’on fait mine de découvrir aujourd’hui grâce à ce mouvement. J’avais dix ans quand j’ai subi mon premier contrôle de police. Et, depuis, je me suis fait contrôler plus de mille fois. Dans ce contexte, ce n’est pas étonnant que les choses dérapent et partent en vrille. C’est aussi sur cela que j’ai voulu alerter.

LadjLy vdegalzainIl y a peu de figures féminines dans votre film : l’espace public est occupé par des garçons, des hommes, des flics… La cité est-elle devenue un territoire exclusivement masculin, ainsi que le dénonçait le mouvement Ni putes ni soumises ?

Non, c’est faux. Le mouvement NPNS a fait plus de tort aux gens de banlieue qu’autre chose, clairement. On a eu cette image de misogynes, limite on enfermait nos femmes, on les empêchait de sortir… Les femmes sont présentes dans mon film, elles ont du caractère, elles s’imposent. Mais ce n’est pas le sujet que j’ai choisi de traiter. Je voulais avant tout parler de la rue et des violences policières.

Vous donnez aux religieux une image et une stature rassurantes, structurantes… On sent que les parents sont un peu dépassés ou absents alors qu’eux sont là ; à l’image de Salah, dans le film, un homme de paix. Vous avez voulu faire passer un message ?

Non, juste témoigner de ce que je connais. Ce film, c’est un peu ma vie. C’est ce que j’ai vécu. Tout est inspiré de faits réels. Malheureusement, en France, on a une certaine image de la religion musulmane et des religieux. Quand j’entends les médias parler de l’islam ou des religieux, j’estime qu’il y a un fossé dangereux entre ce qu’ils racontent et la réalité. Les musulmans qu’ils décrivent, je n’en connais pas. Ceux que je connais sont de bonnes personnes, pacificatrices, qui ont un rôle social important dans le quartier. Dans une scène du film, les religieux vont voir les gamins pour leur rappeler les règles (ne pas faire trop de bruit pour ne pas déranger le voisinage) et leur proposent de venir à la mosquée afin d’en parler et de prendre un goûter.
Ils ne sont pas là pour inciter les jeunes à aller en Syrie ou à partir faire le djihad ! Cela, ça reste le fantasme.
Il y a en France 5 ou 6 millions de musulmans, des gens comme vous et moi, et pas des terroristes.

Vous avez dit : “La révolution partira des banlieues.” Vous la pressentez imminente ?

Si la situation ne s’améliore pas, cela peut dégénérer à tout moment. C’est incroyable que tout le monde se foute à ce point du sort des banlieues. Il faut remettre le sujet au cœur des préoccupations. Et donc une volonté politique. Prenons l’exemple de Clichy-Montfermeil, qui a bénéficié du plus important plan de rénovation urbaine. Clairement, ce plan, c’est le seul projet concret qui ait existé sur la banlieue ces trente dernières années. La cité a été détruite puis reconstruite, ils ont fait venir le tramway, de nouveaux commerces… La délinquance a diminué de 50 à 60 %. Les gens vivent beaucoup mieux.

Si la situation a changé, c’est parce qu’il y a eu une volonté politique et qu’on y a mis les moyens. Si on fait pareil pour l’éducation, la culture, qui sont les deux points clés, je suis sûr que l’on pourra changer les choses. On ne va pas me faire croire que dans un pays comme la France, on ne peut pas apporter des solutions. C’est juste que l’on met ça de côté et qu’on ne veut pas s’en occuper. Demain, si l’on met le paquet, dans deux ans, on verra le résultat.

C’est pour cela que vous avez invité le Président Emmanuel Macron à voir le film…

Oui. Il nous a invités à l’Élysée mais j’ai refusé l’invitation. Je lui ai dit de venir à Montfermeil s’il voulait voir le film. On l’attend…

Vous avez créé une école de formation aux métiers du cinéma l’an dernier à Clichy. Qu’est-ce qui vous a motivé ? L’envie de transmettre ?

Oui. L’envie de transmettre, de partager l’expérience de notre collectif Kourtrajmé [lire ci-contre], mais aussi de donner la chance à cette nouvelle génération qui n’a pas forcément accès aux écoles de cinéma et à ce milieu qui, pour l’avoir fréquenté, reste très fermé. Les écoles sont très chères et peu accessibles…

D’où l’idée de formations gratuites, sans conditions d’âge ni de diplôme. Tout le monde peut s’inscrire. Pour la première promotion, nous avons reçu 1600 candidatures pour 30 places ; et pour la deuxième promo, qui a démarré en octobre, 2000 candidatures pour 50 places. Le projet, c’est de lancer régulièrement de nouvelles sessions, comme celle de producteur ou « photo et art» avec l’artiste JR.

On veut montrer qu’aujourd’hui c’est possible de former en neuf mois des gens aux métiers du scénario, de la réalisation et de la post-production. En un an, nous avons déjà produit cinq courts-métrages, et on développe en ce moment deux longs-métrages. C’est concret. Pour moi, l’image et la caméra sont une arme, un moyen de témoigner, de raconter ce qu’on vit. Ne laissons pas les autres, les médias notamment, s’exprimer à notre place ou nous enfermer dans des images fausses et dangereuses.

Propos recueillis par epirat@cfdt.fr

©Virginie de Galzain