[Entretien] “La littérature questionne le monde”

Publié le 10/11/2016

Une maison d’édition, des librairies, un cinéma, des expositions, des concerts, et depuis peu une école… Françoise Nyssen, fille du fondateur d’Actes Sud, Hubert Nyssen, poursuit l’œuvre paternelle avec une énergie sans faille et le goût de l’émerveillement. Rencontre.

Comment l’idée est-elle venue à votre père, Hubert Nyssen, de fonder une maison d’édition ?

Mon père dirigeait une agence de publicité à Bruxelles, qu’il a quittée pour s’installer avec sa compagne à Arles. Il gagnait sa vie en donnant des cours à des chefs d’entreprise dans un institut de gestion. L’idée de se lancer dans l’édition faisait son chemin et, en 1978, à l’âge de 53 ans, il a créé Actes Sud.


Vous l’avez rejoint dans cette aventure, alors que vous étiez plutôt une scientifique…

 À cette époque, je terminais un doctorat de biologie moléculaire. Je vivais à Bruxelles, où je me suis engagée dans le mouvement des luttes urbaines né dans les années 70. Je me suis passionnée pour cette ville saccagée par les promoteurs immobiliers au nom d’intérêts purement financiers. Par souci de cohérence, j’ai abandonné la biologie pour des études d’urbanisme. J’ai adoré cette époque ; ce mode d’action, concret et proche des habitants, me plaisait beaucoup. J’ai ensuite vécu à Paris, où j’avais trouvé un emploi dans un ministère, à la direction de l’architecture. À ce moment-là, l’activité d’Actes Sud démarrait et mon père cherchait quelqu’un pour assurer le secrétariat. Je lui ai proposé de venir l’aider. Quand j’ai annoncé mon départ, j’ai vu de la perplexité dans le regard de mes amis : pourquoi quitter une situation stable et partir avec son père dans une petite ville du sud de la France ? Cela m’a beaucoup amusée. Je crois que rien n’est jamais acquis, qu’il faut toujours être prêt à tout recommencer. Ma première tâche chez Actes Sud a été de remplir une déclaration de TVA, je n’avais alors aucune idée de ce qu’était une entreprise.


Se faire une place dans le monde de l’édition a-t-il été difficile ?

Nous venions de Belgique, nous avions choisi le Sud, je ne sortais pas d’une grande école mais de l’université : autant de particularités dans un milieu de l’édition concentré à Paris et très consanguin. Le génie de mon père a été la curiosité. Il a refusé le distinguo entre la littérature française et la littérature étrangère. Nous avons fait découvrir aux lecteurs francophones de grands auteurs comme Paul Auster ou encore Nina Berberova. Ces choix ont marqué d’emblée la singularité d’Actes Sud.


F Nyssen PMatsasOpaleplus.opale15043 02Quelle serait votre définition du métier d’éditeur ?

C’est la boîte noire entre le moment où l’on reçoit un manuscrit et celui où le lecteur a le livre en mains. Nous recevons plus de 10 000 manuscrits par an, des lettres aussi, les gens nous disent : « Je pense écrire sur tel ou tel sujet, je suis sûr que cela pourra intéresser vos lecteurs, que ça rentre dans votre ligne éditoriale, je voudrais vous rencontrer… » Ce n’est pas la bonne démarche. Nous n’avons pas de politique marketing, nous ne produisons pas des œuvres, nous les accompagnons. Une fois le texte arrivé et sélectionné par l’un des éditeurs d’Actes Sud, nous prenons contact avec l’auteur pour mettre en place cette relation d’accompagnement. Plus l’auteur est important et reconnu et plus il souhaite ce travail avec l’éditeur. Il faut ensuite mettre ce texte en page, le fabriquer, le diffuser, le faire connaître. Pour schématiser ce travail, c’est une forme de pyramide inversée. Au sommet se trouve l’auteur, puis les éditeurs, l’équipe de la maison d’édition, et à la base de la pyramide, les prescripteurs, les journalistes et les libraires, et enfin les lecteurs.


Actes Sud a connu une année faste en 2015, avec deux prix Goncourt et un Nobel. Quelle est la clé du succès ?

À aucun moment nous ne sommes dans l’autosatisfaction béate. Des auteurs comme Mathias Énard ou Laurent Gaudé, qui sont aujourd’hui sous les projecteurs, sont des auteurs qui n’avaient pas beaucoup de succès au début. C’est pareil pour Millénium, le premier tome s’est vendu à tout juste 10 000 exemplaires, alors que le dernier publié atteint déjà 500 000 exemplaires. Tout repose sur un travail de longue haleine avec les auteurs, sur cet accompagnement dont je parlais.


Comment procédez-vous pour vos choix éditoriaux ?

Nous n’avons pas de comité de lecture, cela aussi est une singularité d’Actes Sud. Selon moi, le comité de lecture favorise les situations où l’on s’écoute parler, où l’on est dans la compétition, dans des jeux de pouvoir. Je préfère publier un texte fort, défendu par une seule personne, plutôt qu’un texte qui aura été l’objet d’un consensus mou. Chez Actes Sud, les éditeurs sont soit des salariés soit des directeurs de collections à l’extérieur, spécialistes d’un domaine linguistique, japonais, indien, etc. Jean-Paul Capitani – l’homme avec qui je partage tout depuis trente-six ans – reçoit les éditeurs un par un ; il se fait une opinion avec eux sur les textes, puis nous prenons la décision de publier ou pas. Ensuite, nous construisons l’architecture du programme éditorial. L’élaboration du budget se fait dans un deuxième temps, en fonction de l’éditorial et non l’inverse.

 

Comment avez-vous réussi à préserver votre indépendance économique ?

Il faut se battre. Il nous est arrivé d’avoir besoin d’argent, alors on est allés le chercher, les banques sont là pour ça, mais dès que l’on reconstituait nos réserves, on arrêtait d’emprunter. Pour exercer ce métier en toute liberté, la première condition, c’est l’indépendance capitalistique, ne pas avoir de comptes à rendre à des actionnaires. Je tiens aussi à notre indépendance vis-à-vis du temps, de la temporalité d’abord : si un auteur n’est pas prêt, on ne le presse pas. Indépendance aussi par rapport à l’air du temps : les modes ne m’intéressent pas.

Cela dit, si nous venions à être en difficulté, je ne sacrifierais pas non plus l’équipe sur l’autel de l’indépendance. Nous avons la responsabilité de 350 salariés. Je viens de présenter aux équipes le bilan validé par le commissaire aux comptes. J’ai réuni tous les services, j’ai expliqué les différents postes du bilan, d’où vient l’argent, où il va, quelles sont les perspectives. Je crois au dialogue. Il est important d’évoluer dans un environnement que l’on comprend, de donner du sens à ce que l’on fait. Être heureux et plein d’énergie au travail n’est possible que si le désir est là.


Quelle est la dimension sociale du rôle d’un éditeur ?

Nous nous devons d’enrichir l’esprit, émerveiller le lecteur. À travers la littérature, on appréhende l’autre, les autres cultures. La littérature questionne le monde. Nous avons aussi la responsabilité de donner à réfléchir sur ce qu’il serait possible de faire. C’est le sens de la collection « Domaine du possible », lancée en 2011 par Jean-Paul et Cyril Dion, l’auteur du livre Demain, qui a servi de trame au documentaire réalisé par Cyril avec Mélanie Laurent. Il s’est passé quelque chose de génial avec ce film qui a conquis, grâce au bouche-à-oreille, plus d’un million de spectateurs. Nous travaillons également avec le mouvement écologique Colibris, dont l’initiateur, Pierre Rabhi, est un voisin et un ami.


Vous avez donné ce nom de « Domaine du possible » à l’école que vous venez de créer à Arles. Pouvez-vous nous en parler ?

C’est un projet lié à notre fils Antoine [Antoine a mis fin à ses jours en 2012]. Quand on vit ce qu’on a vécu, soit on s’effondre, soit on agit. Nous avions assisté, effarés, à l’incapacité du système éducatif français à accueillir un enfant qui n’avait pas emprunté le seul chemin considéré comme possible. Ce constat nous a affligés. C’est un enfant qui souffrait de dyslexie, qui était en échec scolaire malgré des capacités avérées. On l’a retiré de son établissement pour le faire entrer dans une école Steiner-Waldorf. Cela nous a apaisés car la pédagogie y est plus attentive à l’enfant, plus soucieuse de son autonomie, du renforcement de la confiance en soi, qui est fondamentale. Cette expérience nous a motivés pour créer notre école à Arles. C’est le bon moment, avec les avancées des neurosciences et des sciences de l’éducation, une vraie réflexion autour de la pédagogie se met en place.


Avez-vous été en contact avec l’Éducation nationale ?

Le recteur de l’académie d’Aix-Marseille nous a invités à parler de notre projet lors d’une journée sur l’innovation pédagogique. Quand on dirige une école privée hors contrat, ce n’est pas rien d’être invité par un représentant de l’Éducation nationale ! C’est Daniel Favre, un neuroscientifique spécialiste de l’éducation, qui a ouvert la journée. La première chose à faire, disait-il, c’est montrer aux enfants les capacités du cerveau et son fonctionnement, arrêter les évaluations systématiques qui créent de la soumission. Nous souhaitons favoriser la coopération, la pédagogie de projet, l’apprentissage des langues. Les enfants sont au contact de la nature, ce qui est très peu fréquent en France, ils s’initient à la permaculture (mode d’agriculture écologique), à l’équitation, à la médiation animale et exercent aussi toutes sortes d’activités artistiques. Actes Sud programme chaque année une saison de musique de chambre à laquelle les enfants participent. La pratique des arts est fondatrice de l’envie d’avancer et d’apprendre.

mneltchaninoff@cfdt.fr

©Photos Philippe Matsas/Opale

     


PARCOURS

1951
Naissance à Bruxelles.

1978
Création d’Actes Sud par Hubert Nyssen, son père.

2004
Laurent Gaudé obtient le prix Goncourt pour Le Soleil des Scorta.

2011
Décès d’Hubert Nyssen.

2012
Antoine, le fils de Françoise Nyssen et de Jean-Paul Capitani, met fin à ses jours. Jérôme Ferrari obtient le prix Goncourt pour Le Sermon sur la chute de Rome.

2015
Ouverture de l’école Domaine du possible.

Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature pour La Fin de l’homme rouge ; Joseph András, prix Goncourt (refusé par l’auteur) pour De nos frères blessés ; Kamel Daoud, Goncourt du premier roman pour Meursault, contre-enquête.