[Entretien] Fatoumata Diawara : “J'ai quelque chose à dire au nom des femmes”

Publié le 14/12/2018

De sa voix envoûtante, Fatoumata Diawara lie admirablement chants traditionnels africains et musiques électroniques. Une diva aux multiples talents qui chante haut et fort ses engagements. Rencontre.

Votre dernier album, coréalisé avec Matthieu Chedid, est intitulé Fenfo, qui signifie en bambara « quelque chose à dire ». Quelle parole souhaitez-vous porter aujourd’hui ?

C’est vrai, j’ai beaucoup de choses à dire. La musique a été pour moi un chemin de liberté, elle m’a aidée à survivre et à me construire. Donc oui, aujourd’hui, j’ai quelque chose à dire au nom des femmes, au nom des Africaines, au nom des enfants africains. J’ai quelque chose à dire par rapport au monde dans lequel nous vivons, quelque chose à dire sur la liberté, une liberté que pour ma part j’ai dû conquérir de haute lutte.

FDiawara VDGalzain2018Vous parlez de survie, quelles épreuves avez-vous dû surmonter ?

Les adultes avaient rêvé pour moi d’un avenir dont je ne voulais pas. J’ai dû casser leurs pinceaux pour créer les miens et écrire ma propre histoire. J’ai été confiée à l’âge de 9 ans à une tante au Mali et j’ai échappé à un mariage forcé à 19 ans. Je me suis enfuie un soir de chez ma famille adoptive pour suivre la compagnie Royal de Luxe, qui était alors en tournée à Bamako. Je suis restée plusieurs années avec eux. Cela a été une renaissance. Je me suis rasé les cheveux. Et depuis cette époque, je me fais des rastas avec des cauris, ce qui n’est pas habituel en Afrique, où les femmes se lissent les cheveux ou portent des extensions, pour ressembler aux femmes occidentales. Mes cheveux sont un symbole de liberté ! Être soi, authentique, est devenu ma devise et ma richesse. Je me bats pour être moi-même et pour que les autres ne me jugent pas.

Où avez-vous trouvé la force de vous élever contre le poids des traditions ?

Cela n’a pas été facile. Je n’avais nulle part autour de moi l’exemple d’une femme qui ait rompu avec l’ordre établi. J’ai grandi dans une famille traditionnelle, toutes les femmes de mon entourage disaient que c’était normal d’accepter un mariage arrangé. Ce qui pousse tant de jeunes femmes à subir une vie qu’elles ne désirent pas, c’est la peur de l’abandon et de la solitude, la crainte d’encourir la malédiction de leur père, de leur mère. Je ne sais pas ce qui m’a donné 
le courage de devenir chanteuse. Je me suis dit que c’était ma voie et que j’allais gagner le respect de mes parents de cette façon-là.

Les thèmes de l’amour, de la paix et du pardon sont très présents dans vos chansons. Comment se sont-ils imposés à vous ?

Petite, je n’ai pas reçu beaucoup d’amour. Je ne me souviens pas d’avoir pu poser ma tête sur l’épaule d’un adulte. J’ai eu une enfance douloureuse, dont des épisodes me reviennent en mémoire chaque jour. J’étais devenue un instrument de douleur et de tristesse. Ensuite, je me suis dit qu’au fond, je n’étais pas cette douleur. Je suis quelqu’un de joyeux et de positif, je me suis battue pour préserver ma lumière. J’aime partager, donner, chanter l’amour. J’aime l’optimisme. Beaucoup de mes chansons sont tournées vers l’enfance. Je chante haut et fort pour que tous les enfants soient respectés, pour que les adultes en prennent soin.

Parmi les causes que vous défendez figure celle de la lutte contre l’excision, ablation rituelle du clitoris chez les petites filles, un véritable fléau au Mali…

J’ai dénoncé cette pratique dès mon premier album. On fait croire aux femmes que c’est une obligation religieuse, mais c’est faux, cela n’a rien à voir avec Dieu ! Si l’on est croyant, de quel droit peut-on vouloir modifier l’œuvre de Dieu ? Ce n’est sans doute pas par hasard s’Il a créé les femmes avec un clitoris. Exciser les filles, c’est une décision d’hommes dont le seul but est de soumettre les femmes. Je ne crois pas beaucoup aux promesses des politiques qui disent vouloir lutter contre cette pratique, alors je mène mon combat contre l’excision par mes chansons, je veux réveiller les consciences, dire : «Eh toi, ne fais pas ça à ta fille!»

“Les femmes ont cette faculté de transformer la réalité la plus dure en quelque chose de positif et porteur d’espoir.”

Vous évoquez dans une de vos chansons les relations au sein du couple, dans la famille, comment les relations hommes-femmes évoluent-elles ?

Une de mes chansons est inspirée de témoignages de femmes de la génération de nos mères. Beaucoup d’entre elles se plaignaient de leur mari : «Je n’aime pas quand il me traite mal devant mes enfants, quand il me parle mal devant ses amis.» Hausser le ton, c’est une façon pour les hommes d’affirmer leur virilité. Mais les jeunes femmes d’aujourd’hui n’acceptent plus cela. Elles font des études et réalisent leurs rêves, elles ne se résignent plus à être seulement des femmes au foyer. Peut-être pas encore dans les villages, mais dans les villes, à Bamako, on sent le souffle de l’émancipation.

     


Parcours

1986 Naît à Abidjan, 
Côte d’Ivoire

2002 Fuit un mariage forcé pour rejoindre la compagnie Royal de Luxe, qu’elle accompagnera 
durant six ans.

2007 Incarne la sorcière Karaba dans la comédie musicale Kirikou et Karaba, d’après le film de Michel Ocelot.

2011 Premier album, Fatou.

2014 Joue dans Timbuktu, film d’Abderrahmane Sissako, Palme d’or 
à Cannes.

2018 Deuxième album, Fenfo, coréalisé avec Matthieu Chedid.

Retrouvez toute l’actualité de l’artiste sur son site : www.fatoumatadiawara.com

     
             

Vous avez confiance dans la jeune génération ?

La jeunesse malienne est brillante. Les jeunes ont tous accès aux réseaux sociaux, ils sont informés, ils ont une meilleure connaissance de la situation du pays. Politiquement, c’est le chaos au Mali, nos politiciens sont lents, ils se remplissent les poches, mais au moins la jeunesse est consciente et éveillée. Ils ont des idées et ils entreprennent.

Vous partagez votre vie entre les États-Unis, Paris, l’Italie et le Mali. Où vous sentez-vous le mieux ?

Je voyage beaucoup mais ma maison est à Bamako. Je fais des allers-retours entre l’Afrique et l’Occident. Il y a des choses que j’adore et que je déteste dans chacun de ces deux mondes. Aux États-Unis ou en Europe, les gens ne sont pas connectés entre eux, ils ne prennent pas le temps de voir leurs amis et leur famille. Les possessions matérielles priment sur tout. Le temps file entre les doigts. 
À l’inverse, en Afrique, nous sommes très famille, la relation humaine occupe tout l’espace, presque trop. L’Afrique doit évoluer mais il ne faut pas qu’elle suive la voie 
de l’Occident, sinon on aura tout perdu. Le Mali est un pays de grande culture, nous devons être fiers de cet héritage culturel et le préserver.

Comme vous le faites en chantant en bambara ?

Mon ange de la musique me parle en bambara. La musique vient de mes ancêtres, ma façon de chanter vient 
de mon village. Quand je chante en bambara, je suis dans la continuité de l’histoire de ma lignée, de quelque chose qui vient de loin, de mes racines. Je peux forcer mon ange à s’exprimer en italien ou en anglais, comme je le fais dans des reprises de Nina Simone, ou de Stevie Wonder, mais cela reste une interprétation.

Vous êtes chanteuse mais également comédienne et actrice, quel rôle vous a particulièrement marquée ?

Celui de Karaba dans Kirikou et Karaba, la comédie musicale. Quand Michel Ocelot m’a choisie pour ce rôle, je croyais que Karaba était une sorcière. En fait non, Karaba, c’est juste une femme ! Une femme qui a été maltraitée, une femme qui a été violée, qui a été jugée. Et ces femmes-là, il y en a tellement sur Terre ! Et quand j’ai compris cela, j’ai pleuré. Je me suis dit : je suis Karaba ! C’est dans mon dos que l’épine de la malédiction a été plantée, et c’est de mon propre dos qu’on la retire chaque soir. Avant de monter sur scène, je parlais à mon personnage. Je lui disais : on va soigner les femmes, on va faire du bien à toutes les femmes. On va crier pour toutes celles qui n’ont pas crié, qui n’ont pas été aimées. Et cela m’a fait un bien fou, cela m’a libérée !

Vous abordez des thèmes graves dans vos chansons, au cinéma aussi d’ailleurs comme dans Timbuktu, qui traite de la présence djihadiste au Mali, mais un sentiment de joie, de liberté et de légèreté semble tout transcender. À quoi est-ce dû ?

À la féminité, je crois. Je pense que la femme a ce pouvoir de transformer la douleur en joie. Un peu comme avec l’accouchement : c’est à la fois dur et beau. C’est pour cela que j’aimerais voir plus de femmes sur le devant de la scène, car elles ont cette faculté de transformer la réalité la plus dure en quelque chose de positif et porteur d’espoir.

mneltchaninoff@cfdt.fr

©Photos Virginie de Galzain