[Entretien] Cohn-Bendit, l’Euromilitant

Publié le 16/11/2018

À 73 ans, l’ancien leader de Mai 68 paraît plus sage mais son engagement n’a pas faibli. Européen convaincu, écologiste de la première heure, trublion médiatique, celui que les Français surnomment encore Dany le Rouge n’a rien perdu de son franc-parler. Rencontre.

On ne peut pas ne pas vous poser la question : cinquante ans après, que reste-t-il de Mai 68 ?

Rien, sinon un grand moment d’histoire dans les mémoires française et internationale. L’ordre établi a été très fortement contesté avec la grève générale. Mais, dans les faits, cinquante après, Mai 68 est dépassé : les rapports entre les hommes et les femmes, le rapport à l’autorité, aux partis politiques, la quasi-disparition du parti communiste… même pour les syndicats, tout est très différent. Chercher les restes de Mai 68 n’a pas de sens. J’ai fait un petit livre qui s’intitule Forget 68*, dans lequel j’explique que c’était un grand moment de notre vie mais qui ne sert plus à grand-chose aujourd’hui.

L’an prochain, les Européens vont élire un nouveau Parlement. Craignez-vous une percée des idées réactionnaires ?

Le risque est réel. Les principaux groupes politiques européens doivent réagir en faisant le ménage en leur sein. Les présidents de la Commission européenne et du Parlement ne doivent pas être élus avec le soutien des députés du parti d’Orbán, en Hongrie, ou du PiS polonais. On pourrait très bien imaginer un accord politique entre tous les groupes démocratiques, une sorte d’union contre les partisans de la démocratie illibérale [liberticide].

Vous-même, vous engagerez-vous dans ces élections et, si oui, aux côtés de qui ?

Je m’engagerai, j’aiderai. Mais j’ai fait vingt ans au Parlement européen. On parle du renouvellement de la représentation politique, je n’en suis pas le symbole. Je vais avoir 74 ans et il y a des choses qui se terminent, il faut accepter cette évolution naturelle.

La question des réfugiés sera centrale, au risque de dénaturer ces élections. Comment parler de la situation sereinement ?

On peut critiquer l’Italie, qui vire de plus en plus à droite, mais le fait est que, pendant des années, on a laissé les Italiens seuls face à ce problème. Les pays méditerranéens devraient prévoir des centres d’accueil et organiser la répartition des réfugiés dans les pays de l’Union qui le souhaitent dans le cadre d’une coopération renforcée. Il suffit d’une dizaine de pays pour y parvenir. Il est illusoire d’espérer un accord unanime des Vingt-Sept. On ne pourra pas obliger les Polonais ou les Hongrois à accueillir les réfugiés.

DCB Joel SagetComment l’Europe pourrait organiser cette coopération ?

Je suis favorable à la création d’une Agence européenne des réfugiés avec un budget conséquent. Chaque fois que deux euros de ce budget seraient engagés dans l’accueil de réfugiés, un euro supplémentaire alimenterait le budget social de la collectivité accueillante. Ce système pourrait débuter avec neuf ou dix États seulement. L’espace Schengen a bien commencé par neuf États. Enfin, il faut que ces réfugiés accèdent à un permis de travail le plus rapidement possible, dès qu’ils sont enregistrés. S’ils ont un permis, ils travaillent et s’intègrent. Les Allemands ont accéléré leur procédure, même si elle reste trop lente. Aujourd’hui, 35 % du million de réfugiés arrivés en 2015 travaillent.

Que vous inspire la montée des populismes ?

La question des migrants désintègre le tissu démocratique. On observe une irrationalité incroyable et il devient très difficile d’argumenter. En Allemagne, à Chemnitz, une rumeur a couru sur les réseaux sociaux qu’il y aurait eu 54 viols dont 51 dus aux immigrés. La police a démenti, il y avait eu douze viols dont trois perpétrés par des immigrés. La réponse des habitants a été : « On nous ment. » Une partie de la société se cabre, résiste et ne veut plus rien écouter.

Comment répondre à cela ?

D’abord avec des politiques qui fonctionnent. En écoutant ce que les gens ont à dire et en les faisant participer. Si on se limite à dénoncer la politique gouvernementale ou à accuser le capitalisme sans se mobiliser, on sera échec et mat. Face au populisme, qui désintègre la démocratie, on a une responsabilité commune de la défendre même si on n’est pas d’accord avec la majorité en place.

   


Parcours

1945
Naissance à Montauban (82) de parents allemands antinazis.

1968
Leader du mouvement étudiant de contestation. Expulsé vers l’Allemagne, mesure qui prendra fin en 1978.

1989
Élu Vert au conseil municipal de Francfort-sur-le-Main.

1994-2014
Eurodéputé en alternant liste allemande (1994) et française (1999) puis allemande (2004) et à nouveau française (2009). Pour cette dernière élection, sa liste réalise le meilleur score (16,28 %) jamais enregistré par une liste écologiste en France.

2015
Obtient la nationalité française.

2017
Soutient la candidature d’Emmanuel Macron.

2018
La Traversée, film réalisé avec Romain Goupil.

       
             

Le départ de Nicolas Hulot est un aveu d’impuissance du mouvement écologiste en France. Pourquoi ça bloque, alors que les enjeux écologistes sont prégnants ?

L’écologie n’est pas une priorité dans la société. Tout le monde comprend qu’il y a nécessité de passer par la transition écologique mais en accepter les conséquences est beaucoup plus difficile. L’écologie pose un problème démocratique compliqué à résoudre. Il s’agit de prendre aujourd’hui des mesures qui permettront la transition dans vingt ans. Ces décisions à long terme se heurtent à d’autres, urgentes, celles-là. C’est pour cela que l’on repousse sans cesse ces décisions. Les régimes totalitaires n’ont pas ce problème. Ils décident que dans dix ans, il n’y aura plus d’automobiles diesel et ça se fait ! Et donc, dans certains milieux, on affirme que pour résoudre le problème écologique, il faut un régime autoritaire. C’est très dangereux. Le mouvement écologiste dans son opposition à Macron a mal compris pourquoi il fallait soutenir Nicolas Hulot au lieu de lui taper dessus, de se plaindre qu’il n’allait pas assez loin. Il s’est retrouvé coincé entre la nécessité de convaincre un gouvernement qui n’est pas génétiquement écologiste et ceux qui lui disaient : « Si tu ne vas pas plus loin, tu es un traître. »

 

Quel regard portez-vous sur la vie sociale et syndicale en France ?

Il y a deux problèmes. D’un côté, le gouvernement veut passer au-dessus des syndicats parce qu’il estime que ce sont des institutions de blocage de la société ; de l’autre, la multitude des syndicats se livre une concurrence sans fin. Du coup, ni le gouvernement ni la majorité des syndicats n’ont compris la puissance du réformisme syndical. La CFDT est différente, elle est l’héritière, depuis 68, d’une autre approche du syndicalisme, ancrée à la fois dans les entreprises et dans la société. Elle est aussi prise entre tous les feux et doit faire face à deux points de blocage que sont une CGT dépassée et un patronat qui ne l’est pas moins. Dans les entreprises, il faut avancer sur la cogestion en plaçant des administrateurs salariés dans les conseils d’administration, ce qui est prévu par la loi Pacte. On verra si cela va jusqu’au bout. Mais, là encore, il faut que ceux qui sont élus jouent le jeu de la cogestion. 

* Forget 68 - Entretiens avec Stéphane Paoli et Jean Viard, éditions de l’Aube, 144 pages.

dblain@cfdt.fr

© Photos Joël Saget/AFP