[Entretien] Clarisse Agbegnenou, battante et combattante

Publié le 28/03/2020

Désignée sportive française de l’année par le quotidien L’Équipe, la judokate collectionne les récompenses. Quadruple championne du monde, elle vise l’or olympique, cet été, à Tokyo. Le Graal pour cette jeune femme de 27 ans, qui se bat sur tous les terrains. Rencontre.

Alors que les Jeux olympiques débutent dans moins de six mois, comment vous sentez-vous ?

Je suis relax ! Je n’ai pas la pression. Ça fait des années que je suis au plus haut niveau, que j’enchaîne les finales, forcément je me dis que je ne peux pas faire moins bien qu’une finale. Je ne change rien à ma façon d’être, de fonctionner. Je profite de la vie. C’est ce qui me permet de garder le bon équilibre et d’avoir l’esprit tranquille. Je fais seulement attention à bien m’entraîner, bien manger et bien dormir. Être un robot ne servirait à rien.

CAbgegnenoucyrilbadetVous visez la médaille d’or ?

Bien sûr ! C’est la seule médaille qu’il me manque ! (Rires) C’est la récompense ultime. C’est mon Graal ! J’ai été battue en finale lors de Jeux olympiques de Rio, mais c’est derrière moi. Là, c’est une nouvelle olympiade qui démarre, je repars de zéro. Je ne suis pas surhumaine. Il faut savoir accepter le fait qu’on peut tomber sur plus fort que soi. Ça nous oblige à remettre les pendules à l’heure. Ça fait du bien de perdre parfois, ça permet d’aller de l’avant et d’apprendre à mieux se connaître ! En tout cas, je vais donner le meilleur de moi-même. Je veux ce titre. J’ai hâte d’y être et de représenter mon pays !

Vous êtes candidate pour être porte-drapeau à Tokyo ?

Oui, ce serait quelque chose de formidable. Je pense avoir les épaules pour le faire. Je serais contente et honorée ! Tu emmènes ton pays, tu portes ses couleurs. Je l’ai fait à Minsk [Jeux européens de 2019], c’est un début. Je ferai tout pour que la délégation française rapporte le plus de médailles possible ! C’est une occasion unique. Je n’ai pas la prétention de dire que je suis meilleure candidate qu’un autre, mais je sais que j’ai cette volonté en moi.

“Je veux donner et transmettre de l’espoir à ceux qui vivent des situations difficiles”

On vous sent déterminée.

Toujours quand il est question de représenter son pays ! Je suis fière de représenter la France, de porter ses valeurs et de défendre ses couleurs. C’est aussi pour ça que je suis fière d’être gendarme. Je suis maréchal des logis-chef. C’est une autre façon de m’impliquer pour le pays. Ce sont les mêmes idéaux, ceux de la patrie. Je donne toujours le meilleur de moi-même, sur les tatamis ou en dehors.

D’où vous vient cette énergie ?

Je combats depuis ma naissance. Dès le premier jour, j’ai dû me battre, m’accrocher. Je suis née prématurée. Alors que j’avais à peine quelques mois, je me suis fait opérer, je suis tombée dans le coma, les médecins ont voulu me débrancher… Et pourtant, aujourd’hui, je suis bien là. Je n’ai rien lâché ! J’ai souvent vécu dans les hôpitaux, dès qu’il y avait un truc à choper, c’était pour moi. J’aurais toujours ça au fond de moi. Ça forge le caractère, c’est peut-être aussi pour ça que je souris tout le temps ! J’aurais pu ne pas être là.

Je veux donner et transmettre de l’espoir à ceux qui vivent des situations difficiles. J’agis au côté de l’association SOS Préma. Pour les parents, il peut y avoir beaucoup de souffrance. Leur vie change, ils ont peur. Ils sont inquiets de savoir si leur enfant va être costaud, petit, grand ou tout simplement s’il va survivre. Tous ces gens, ce sont des champions. Avec mon parcours, je veux leur montrer que dans la vie tout est possible.

C’est parce que vous êtes une battante que le judo s’est imposé à vous ?

Le judo est le sport parfait pour moi. Ça a été une belle rencontre. Ce sport m’a apporté du calme, de la sérénité et beaucoup d’amitié ! Dans le judo, on retrouve à la fois la culture du salut, de l’attente et du respect. Il m’a fait grandir. Il m’a forgée. Il a forgé ma vie. Quand je parle avec mes amis d’enfance et qu’eux travaillent, je me dis que je ne sais pas ce que j’aurais fait de ma vie ! Alors que là, c’est clair, je sais où je veux aller. Les études, ce n’était clairement pas pour moi… J’aurais cherché à bosser, peu importe où, pour gagner de l’argent et de quoi vivre à peu près correctement. J’aurais sûrement pris un truc qui ne me plaisait pas.

Avec le judo, je mène la vie parfaite. Et dire que ça a commencé parce que j’étais turbulente à l’école. (Rires). C’est la directrice de l’établissement qui m’a orientée vers les sports de combat, pour me canaliser. Ça convenait bien à mes parents, je revenais crevée, au moins ils étaient tranquilles ! (Rires). Et en plus, je pouvais m’entraîner avec les filles et les garçons ! J’aime beaucoup combattre avec les garçons.

Que répondez-vous à ceux qui disent que les femmes ne pratiquent pas le même judo que les hommes ?

Je leur apporte la réponse sur le tatami ! Souvent les garçons aiment dire qu’on ne fait pas le même sport. Pourtant, on a tous la même passion, on pratique la même activité, on montre tous et toutes de belles choses une fois qu’on enfile nos kimonos. Et puis, on peut très bien s’ennuyer en regardant des combats masculins. Et surtout, quand on regarde les résultats, on voit que les filles gagnent beaucoup plus de titres et médailles. Ça veut bien dire que nous sommes meilleures et que, contrairement aux hommes, on excelle dans notre sport ! (Rires).

L’égalité est un combat que vous menez aussi en dehors des tatamis.

En grandissant, je me suis rendu compte que je vivais dans une bulle, ce n’est pas tout à fait la vraie vie. On se lève judo, on mange judo, on se couche judo. En grandissant, je me suis demandé : « Qui suis-je ? », « Qu’est-ce qui me définit vraiment ? » J’ai trop souvent entendu : « Ouais, mais toi tu es une fille, tu es moins forte que les garçons » ou « Vous, les filles, vous ne devez pas faire de sports de combat… ».

Je me bats contre ces préjugés ! Chacun est libre de faire ce qu’il veut. Ce n’est pas parce que tu es une fille que tu ne peux pas aimer les sports de contact. Un garçon doit pouvoir faire de la danse sans que ça ne dérange personne. Fille ou garçon, chacun est libre. Il faut arrêter de mettre les gens dans des cases. Si vous aimez la cuisine, la peinture, si ça vous détend, faites ce que voulez, ce que vous aimez, faites quelque chose qui permet de vous construire une identité, de vous donner des repères ! Éclatez-vous. La vie est belle. Nous sommes égaux. Comme je suis un peu taquine, j’aime bien dire que les femmes sont les plus fortes. Nous, on sait ce que veut dire le mot douleur, nous donnons la vie, alors qu’un rhume terrasse les garçons. (Rires).

On parle beaucoup des violences sexuelles et sexistes dans le sport ces dernières semaines…

C’est terrible. Je me dis que ça pourrait être moi, ça pourrait être n’importe qui. Est-ce que ça existe dans le judo ? Peut-être. Je ne sais pas. Il faut protéger les jeunes filles, renforcer la vigilance. Il faut que tout le monde en parle, pour que ça ne se reproduise plus ! C’est un sujet compliqué. C’est facile de dire qu’il faut que les victimes parlent, mais elles doivent être accompagnées. Il faut qu’on puisse leur donner la force de parler. Il faut trouver des solutions pour qu’elles le fassent le plus sereinement possible, sans avoir peur d’être jugées. Les choses doivent changer. Et c’est pareil dans la vie privée, les violences conjugales doivent être dénoncées. Trop de vies ont déjà été brisées. Ça ne doit plus arriver. Il faut une prise de conscience collective.

 Propos  recueillis par glefevre@cfdt.fr

photo ©Cyril Badet