[Entretien] C215 : “Je voulais redonner un visage aux laissés-pour-compte”

Publié le 12/10/2017 à 16H00
Depuis plus de dix ans, Christian Guémy, alias C215, appose ses couleurs au pochoir sur les façades délavées des villes. Des murs auxquels il s’attaque d’autant plus lorsqu’ils se dressent pour entraver la liberté des individus. Rencontre.

Vous vous définissez comme un militant plus qu’un artiste…

Effectivement, je ne me suis jamais dit artiste. Je me qualifie plus volontiers de pochoiriste. Historiquement, le pochoir [plaque rigide évidée selon une forme graphique pouvant être reproduite à l’infini] sert à délivrer un message. C’est même sa caractéristique première : un outil de propagande. Les premiers portraits réalisés au pochoir sont ceux de Mussolini, dans les années 30.

Le caractère précis, furtif et répétitif de cette technique permet de dupliquer rapidement un slogan. Elle a beaucoup été utilisée pendant Mai 68 et, plus tard, dans les années 80, quand le tag était un marqueur de la génération punk-rock. On dénombrait alors pas moins de 360 pochoiristes à Paris !

Lorsqu’en mai dernier, l’association Reporters sans frontières est venue me trouver pour que je les aide à manifester en soutien au photographe Mathias Depardon, alors détenu en Turquie, je leur ai proposé de réaliser les portraits de dix journalistes emprisonnés par le président turc, pour signifier notre indignation. Ensemble, nous avons réalisé plusieurs centaines de pochoirs sur les trottoirs de Paris, puis sur l’esplanade de la Cour de justice de l’Union européenne, à Bruxelles, pour mobiliser l’opinion. Je peins car j’aime la liberté.

Vous avez d’ailleurs peint dans la rue Nicolas-Appert à la suite de l’attentat de janvier 2015 contre Charlie Hebdo. Était-ce une commande ou une action spontanée ?

C’était une démarche personnelle, par devoir de mémoire. La demande du commissariat du 11e  arrondissement de Paris n’est venue qu’après, pour que je fasse le portrait d’Ahmed Merabet, le policier abattu le 7 janvier 2015 par les frères Kouachi boulevard Richard-Lenoir, à l’endroit où il a été tué. J’honore volontiers ce qui est en accord avec mes valeurs citoyennes. Ahmed était un enfant de l’immigration, de l’intégration, de la police nationale. Il était un symbole fort du vivre-ensemble. Je dessine d’abord pour donner un sens nouveau aux choses. Je n’ai jamais songé à être un artiste, mais j’ai toujours été engagé. Encore aujourd’hui, bien que je puisse vivre de mon activité, je me considère surtout comme un militant et un défenseur des droits. De tous les droits.

Vous intervenez bénévolement dans les prisons. Comment ça se passe ?

Cela commence par un échange avec les détenus pour leur expliquer qui je suis et ce que je vais faire. Je leur raconte mon parcours, mon enfance compliquée, que je viens d’un milieu populaire, que ma mère s’est suicidée à 18 ans quand j’en avais 5. Je leur raconte mon adolescence, mes errements, mes difficultés à m’insérer dans la société. Ensuite, je leur demande de réfléchir aux personnages qu’ils voudraient voir sur les murs mis à disposition par l’administration pénitentiaire. Ce sont eux qui décident de ce qu’ils souhaitent voir… Généralement, ils choisissent des grandes figures exemplaires comme Gandhi ou des sportifs de renom. Mais je ne peins pas seulement pour les détenus, je le fais pour tous ceux qui vivent dans cet univers, dont les gardiens de prison, que j’admire énormément car ils travaillent dans des conditions particulièrement difficiles.

Vous menez un autre combat pour la défense des droits d’auteur. Comment cela se concilie avec des interventions dans l’espace public à titre gratuit ?

Il n’y a pas de contradiction : lorsqu’un artiste intervient dans l’espace public, d’une manière ou d’une autre, que ce soit dans l’espace réel ou l’espace virtuel, il doit pouvoir conserver ses droits de propriété intellectuelle au même titre que les sculpteurs ou les architectes, dont les droits d’auteur sont inaliénables. Lorsque des images publiées sur internet sont prétendument dénuées de droits, c’est parce que des plateformes en font une utilisation abusive et sans autorisation.

Certaines vendent de la publicité sur nos œuvres sans notre consentement, ce qui est totalement contraire à l’esprit du street art, lequel est axé sur le don, le partage. Cette dimension nous a été volée par les grandes sociétés comme Google et Facebook. C’est pourquoi je milite au sein de l’ADAGP (Société des auteurs dans les arts graphiques et plastiques) contre le projet actuel de la Commission européenne, qui veut réformer le droit d’auteur au profit des industries culturelles qui menacent dangereusement la création artistique.

Fresque-de-C215-paris-13Vous avez peint aux quatre coins du monde mais c’est la ville de Vitry-sur-Seine, en banlieue sud de Paris, là où vous avez débuté, qui est devenue la vitrine du street art français… Pourquoi cela  

Ce qui s’est passé à Vitry est unique au monde. En 2008, la municipalité de Vitry a donné carte blanche aux artistes et aux graffeurs : c’était un phénomène complètement nouveau ! À New York, les mêmes artistes étaient poursuivis par les autorités et devaient agir dans la clandestinité. À Vitry, l’art urbain a pu se déployer librement, ce qui a créé un appel d’air phénoménal et séduit des artistes dans le monde entier. Il y a maintenant des tour-opérateurs qui organisent des visites à Vitry. Beaucoup d’artistes se sont implantés ici et les habitants se sont complètement appropriés nos œuvres ! Les jeunes les respectent énormément et personne n’écrit par-dessus ni ne dégrade volontairement. Les gens qui vivent ici en tirent une grande fierté, ils se disent que chez eux, « c’est pas si mal ! » Pour eux, le street art a été un élément de « renarcissisation » très fort !

Comment passe-t-on de la rue au musée, des murs aux galeries branchées, de l’ombre à la lumière ?

Je n’ai rien anticipé. J’ai d’abord fait de longues études. Après un quadruple cursus (allemand, histoire, anglais, histoire de l’art…), j’ai étudié le droit et les marchés internationaux. Je ne suis ni un graffeur, ni un politique, ni un universitaire, ni un artiste, ni un commerçant, mais tout ça à la fois. Rapidement, après mes premiers pochoirs, j’ai été repéré par l’artiste Nick Walker et les street artists britanniques, puis par Banksy, qui m’a invité au Cans Festival à Londres en 2008. Ils m’ont fait participer à des expositions presque immédiatement. La notoriété est venue malgré moi et très vite. Encore maintenant, j’ai du mal à prendre mon travail au sérieux. Je n’ai rien archivé avant 2009. La publication de ma monographie aux éditions Albin Michel, en 2015, a été comme une révélation.

Vous êtes sollicité par de nombreuses municipalités. La commande publique, ça signifie quoi pour vous ?

J’aime les expositions institutionnelles qui me permettent de travailler sur le sens plus que sur l’aspect décoratif. C’est un travail différent de celui de la rue, où la dimension décorative revêt la plus grande importance, le public n’ayant pas choisi de se confronter à mon travail. Mais attention, je vis du marché de l’art, pas de la commande publique ! Pour moi, peindre dans une école ou sur une façade est avant tout un acte citoyen, une façon de participer au débat public. C’est avec fierté que j’ai réalisé bénévolement, à la demande de l’ex-garde des Sceaux Christiane Taubira, un triptyque aux couleurs de la France, destiné à orner le ministère de la Justice afin de soutenir l’action en faveur des lycéennes nigérianes enlevées par la secte Boko Haram : BringBackOurGirls [Rendez-nous nos filles] est resté accroché plus d’un an et demi place Vendôme.

Toute démarche artistique est décrédibilisée par la quête de l’argent. Or je n’ai aucun problème pour gagner ma vie en vendant mes tableaux à des particuliers ou en galeries. En revanche, avec ma culture, mes qualités, mes défauts, j’essaie de me faire citoyen.

 Si l’on s’impose à la vue des passants qui n’ont rien demandé, il faut leur proposer quelque chose de mieux, ajouter une part d’humanité et de beauté à leur quartier.


Comment choisissez-vous vos sujets ?

Au départ, je voulais peindre des émotions. J’ai commencé par le visage de ma fille, et celui de sa mère, dont j’étais séparé, pour leur dire que je pensais à elles. J’ai choisi les murs de Vitry parce qu’elles venaient de s’y installer et je voulais qu’elles sachent que je pensais à elles. Comme j’étais à ce moment-là dans une précarité incroyable, à la rue, j’ai continué à peindre de manière contextuelle mon environnement et ceux que je voyais : des êtres brisés, des sans-abris, des mendiants, des réfugiés.

Je voulais redonner un visage à tous ceux qui souffrent d’exclusion, de solitude, de pauvreté, aux laissés-pour-compte de la société urbaine. Avec son architecture un peu ingrate, Vitry-sur-Seine m’offrait quantité de surfaces oubliées de tous. C’était autant d’occasions d’embellir les choses. Je n’irais jamais peindre sur un hôtel particulier du xviie siècle ! Ce que je recouvre doit s’en trouver amélioré.

Si l’on s’impose à la vue des passants qui n’ont rien demandé, il faut leur proposer quelque chose de mieux, ajouter une part d’humanité et de beauté à leur quartier.

Du coup, la ville permet de faire germer des œuvres très poétiques. Car c’est la rue qui fait l’artiste, pas l’inverse. C’est le regard des autres qui fait l’œuvre. En ce sens, le street art n’est pas un art dans la rue mais plutôt un art « de » la rue.

Dans votre dernière exposition, intitulée « La Mauvaise réputation », vous présentez une galerie de portraits antipathiques et répulsifs. Pourquoi ?

Exposer en galerie me permet d’exprimer ce que je veux, contrairement à l’espace public, que je respecte profondément car il est partagé. Avec ces portraits, je voulais montrer qu’en France, il est étonnant de voir à quel point les figures clivantes dominent l’espace politique et médiatique. Nous cultivons une grande ambiguïté en vénérant des gens qui nous repoussent. On aime les détester. 

Propos recueillis par cnillus@cfdt.fr

© Photos Cyril Badet - © Fresque réalisée à Vitry-sur-Seine, avec l’aimable autorisation de C215.

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