[Entretien] Annie Ernaux : Transfuge de classe

Publié le 30/04/2019

Auteure d’une vingtaine d’ouvrages essentiellement autobiographiques, lauréate de nombreux prix, Annie Ernaux se confronte au réel. À 78 ans, sa colère et son désir de changer le monde sont intacts.

Vous avez publié en 2018, avec une trentaine d’écrivains, La Bataille du rail, un recueil de textes dont les droits d’auteur ont été reversés à la caisse de grève des cheminots. D’où vous vient cet engagement ?

Dès que surgit une question sociale ou politique – parce que les deux sont imbriquées –, je prends position.
Pour moi, c’est naturel, cela va de soi. Cette grève des cheminots était longue et lourde, avec d’énormes sacrifices financiers. Il était indispensable et urgent de les soutenir, matériellement aussi. L’écriture est un pouvoir.

Vos parents, d’abord ouvriers, ont tenu un café-épicerie à Yvetot, en Normandie. Est-ce votre mère qui vous a poussée à étudier ?

Oh non, pas « poussée », jamais ! Elle procédait autrement, dans la douceur. Ma mère était la volonté sociale du couple. Mais cela n’a jamais été formulé ainsi. Elle faisait en sorte que je ne m’occupe que de mon travail intellectuel, d’élève et de lycéenne. Elle avait d’ailleurs l’orgueil de dire : « On ne la force pas, elle lit, c’est dans elle… » À l’époque, je pensais qu’elle voulait juste mon bien. Maintenant, je pense que c’était sa vengeance d’ouvrière humiliée. À travers moi, elle a accompli une revanche.

Vous avez été envoyée à Rouen dans de bons établissements scolaires. Comment vous êtes-vous rendu compte que vous n’apparteniez pas au même monde que les autres filles ?

Il y a d’abord la façon de parler et puis leur ambition, très naturelle pour elles. J’ai un souvenir marquant. Nous sommes en terminale. On discute de nos futures études. Une fille de médecin me dit : « Je vais faire Sciences Po », une autre réplique, « Et moi, hypokhâgne ». Je ne savais même pas ce que c’était. Moi, je me contentais d’aller en cours. Je m’appliquais, c’est tout. J’ai donc mis du temps à me rendre compte que j’étais différente.

Quel rôle ont joué les enseignants dans votre prise de conscience ?

Énorme. J’ai eu une professeure de philosophie extraordinaire. Dans ma classe, il n’y avait que des filles
de la bourgeoisie. Nous étions seulement trois issues de milieux populaires. Elle nous a ouvert les yeux. Elle nous disait : « Avec vous, il devrait y avoir des filles qui sont en BEP. »
Cette professeure a fait un truc formidable. Toute la classe s’est occupée d’une famille algérienne, nombreuse, qui vivait dans un baraquement à Rouen. Avec une amie, nous avons continué à nous en préoccuper. Je plongeais dans la solidarité et l’engagement. Deux valeurs qui ne m’ont jamais quittée.

AnnieErnaux DivergenceVous êtes devenue enseignante, agrégée de lettres, notamment dans des quartiers défavorisés en Isère. Quel regard portiez-vous sur ces enfants ?

Je reconnaissais rapidement ceux qui pouvaient faire leurs devoirs en paix chez eux, et les autres. Je remarquais
leur façon de se comporter et de parler. La maîtrise de l’oral est un marqueur d’origine sociale. Je me retrouvais dans une élève de 6e, très bonne à l’écrit, pas du tout à l’oral. Je me souviens de ses phrases, que j’aurais pu prononcer. Elle avait dit de sa sœur qu’elle était « déplaisante ». C’était totalement décalé.

En 1972, vous participez à un voyage d’études au Chili, pendant l’Unité populaire…

J’avais 31 ans. Ce voyage organisé par Le Nouvel Observateur a été très important. Nous avons été reçus par Salvador Allende. Nous avons visité les poblaciones [bidonvilles] et les mines de cuivre. Au contact des gens
de ces quartiers et des mineurs, je me suis replongée dans mon enfance. Je me suis sentie proche d’eux. Ça a été un détonateur. J’étais très remontée contre l’injustice sociale et l’expérience chilienne pouvait servir d’exemple
au monde. Une solidarité surgissait, très forte, très belle. Ma propre histoire et la politique se mêlaient. Au retour,
j’ai publié mon premier texte.

Ce premier livre, intitulé Les Armoires vides, paru en 1974, deux ans après le Chili…

J’y décris mon enfance à Yvetot, où mes parents tenaient un café-épicerie. J’évoque l’injustice et la violence sociales. Je suis entrée en littérature d’une façon violente. Le sujet, c’était la manière dont on pouvait se retourner contre son propre milieu, s’élever socialement. Depuis, je n’ai jamais cessé de me demander comment vivre avec tout ça. Je me considère comme une transfuge de classe. J’ai écrit cette phrase sur laquelle on m’interroge souvent : « J’écrirai pour venger ma race. » Je voudrais m’en expliquer ici. Les transfuges de classe vivent souvent une situation difficile parce qu’ils ne se sentent pas à leur place dans le milieu d’arrivée. Lorsque l’on est issu de la classe populaire et que l’on fait des études, on venge sa lignée, certes. C’est la première chose et elle est nécessaire. Mais ce n’est pas suffisant. Si vous n’en faites qu’un instrument pour soi, cela ne servira à rien. J’ai employé le mot race parce que c’est l’impression d’appartenir à un autre monde. Alors j’écris, je lutte, je dénonce. Si on ne fait rien, il ne se passera rien.

    Parcours        
   

1940
Naît à Lillebonne (Seine-Maritime).

1971
Décroche l’agrégation de lettres modernes.

1974
Publie son premier roman Les Armoires vides (Gallimard).

1984
La Place, prix Renaudot.

1997
La Honte, Gallimard.

2011
Écrire la vie, « Quarto », Gallimard, réunit
une grande partie de son œuvre.

2014
Regarde les lumières mon amour, Gallimard.

2017
Prix Marguerite Yourcenar pour l’ensemble de son œuvre.

2018
La Bataille du rail – Cheminots en grève, écrivains solidaires, Don Quichotte.

       
             

Votre texte sur le centre commercial de Cergy, Regarde les lumières mon amour, est étonnant, différent, décalé par rapport aux autres…

Vous trouvez ? Pas moi. Il interroge l’ordre social comme mes autres livres. Cergy est une ville cosmopolite, avec une grande diversité, c’est passionnant, c’est la vie. J’ai aimé écrire ce texte, c’est peut-être parce que je suis fille d’épicière ! Je plaisante, non, ce n’est pas l’épicerie qui compte, c’est d’avoir vécu au milieu de la population ouvrière, bigarrée. Des travailleurs, des hommes, des femmes, le bazar, la politique, les éclats de voix. Vous savez, il n’y avait pas de porte entre le café-épicerie et la cuisine. J’étais là, au milieu. Vous sentez-vous traître à votre classe ?

Oui, quand même un peu. Est-ce normal ? Je ne sais pas. Au fond, je crois que c’est lié à la culpabilité vis-à-vis de mon père. J’ai eu honte de lui, de son inculture. J’ai eu honte de son geste vis-à-vis de ma mère [Annie Ernaux évoque cette violence dans La Honte, Gallimard, 1997]. J’ai créé une hiérarchie entre eux, je pensais ma mère supérieure à lui. Alors oui, je me sens coupable. Il faut vivre avec.

Qu’est-ce qui entretient l’écriture ?

La culpabilité, justement ! C’est un puissant moteur littéraire. Tout ce qu’on vit jusqu’à 30 ans nourrit la création, c’est même l’essentiel. Ce que Camus appelle le premier homme, ou je dirais la première femme, est l’entrée dans le monde. Comment forger son expérience du monde social ? Comment prendre sa place ? Le socle de l’enfance est puissant.

Vous êtes-vous vengée de votre honte sociale ?

Je pense, oui. Évoquer, analyser et exprimer la honte, c’est la retourner. C’est une manière d’agir mais ce n’est pas suffisant. C’est une étape et il faut qu’elle aboutisse, assurer des moyens pour qu’elle soit efficiente. Je continue de rêver à un monde où il n’y aurait plus d’injustices sociales.

Propos recueillis par mpoblete@cfdt.fr

©Photos Camille Millerand/Divergence