[Enquête] Grande distribution, dans l’enfer des “drives”

Publié le 24/10/2014

Derrière le succès des drives, ces espaces de récupération d’achats en ligne, les conditions de travail des salariés sont peu reluisantes. Les sections syndicales s’inquiètent.

Juin 2012. Michel-Édouard Leclerc affiche son ambition : implanter 400 drives d’ici à 2015. À peine un an plus tard, l’objectif est dépassé, laissant l’enseigne de la grande distribution, devenue le géant du drive (38 % de parts de marché), rêver d’un parc total de 800 unités en 2015. « Ça va vite, ça va beaucoup trop vite », soupire Nathalie Prieur, élue CHSCT et membre du comité central d’entreprise d’Auchan.

Au cours des premiers mois, j’ai perdu 8 kilos, à force de courir de 10 à 15 kilomètres par jour

Drive panneau RéaAller vite, c’est justement le principe du drive. Des consommateurs pressés qui, une fois leur commande passée sur internet, peuvent venir chercher leurs courses, livrées en moins de cinq minutes dans leur voiture. Gain de temps pour le client et objectif de productivité maximisé pour les salariés. Julien H., 24 ans, est étudiant et employé à mi-temps dans un entrepôt de Leclerc Drive, en région parisienne. Son scanner électronique greffé au poignet, il prépare les commandes destinées aux clients, avec un parcours imposé par son bracelet. « Au cours des premiers mois, j’ai perdu 8 kilos, à force de courir 10 à 15 kilomètres par jour. Notre première formation consiste justement à savoir préparer une commande en 10 minutes. » Trois jours par semaine, il arpente les rayons et scanne, toujours plus vite. « Le scanner enregistre le temps que je mets entre chaque article, le temps qu’il me faut pour effectuer une commande, le temps où je ne fais rien. On est constamment mis en concurrence, pas sur la qualité de notre travail, mais sur nos statistiques de performance. C’est très utile à la direction, surtout en période d’essai. » Céline M. est salariée du même entrepôt. En trois ans, elle estime avoir bientôt atteint sa « durée de vie » dans le drive. « Cette cadence, cette surveillance, je n’en peux plus », avoue-t-elle à la fin de sa journée. Alors quand on évoque l’image familiale revendiquée par la marque, ça la fait amèrement sourire. « Lorsque j’ai été embauchée, on m’avait présenté la société comme une “entreprise sociale”. Une semaine après mon embauche, un collègue a été viré simplement parce que j’étais plus rapide que lui. »

Nouveaux métiers, nouveaux dangers

Drive scan Réa
Le scanner permet de préparer des commandes en 10 minutes

Avec l’arrivée du drive, les enseignes ont dû faire des choix : modèle d’implantation (drive accolé au magasin ou entrepôt), optimisation de l’espace (construction de sites en mezzanine pour augmenter le ratio de chiffre d’affaires au mètre carré), emplacement stratégique de certains produits – les plus vendus placés en début d’allée pour gagner en productivité… « Ces raisonnements purement économiques mènent à des aberrations », constate Éric Drofart, élu au comité de groupe Auchan : des packs de soda de 12 kilos stockés en hauteur quand le dentifrice est au rayon du bas, ou bien des salariés qui commencent leur préparation de commande par les produits les plus lourds. « Dans les Auchan drive où la CFDT est implantée, on a pu agir localement auprès de la direction. Faire rabaisser les racks [supports d’entreposage], installer des chariots à hauteur constante, définir un poids maximal de 10 kilos pour les casiers de préparation », détaille Éric. Et surtout, cesser d’afficher les tableaux de rendement dans chaque magasin, tel un challenge à relever pour des salariés qui, souvent, se laissent prendre au jeu.  « Les CHSCT sont très attentifs à l’émergence de ces nouveaux métiers propres au drive, explique Nathalie Prieur. Mais nous devons faire face à deux difficultés : le turnover, car 60 % des salariés ont des contrats à temps partiel et restent moins d’un an, et le manque de visibilité syndicale, les salariés des drives n’étant pas toujours physiquement dans le magasin classique. Pour nos équipes, c’est un vrai handicap » « Il y a énormément de choses à faire sur les conditions de travail , abonde Avisen Mahadoo, élu CHSCT de Chronodrive (Auchan). Malgré la mise en place de formations gestes et postures, la contrainte liée à la réduction des frais de personnel est constante. Le turnover des préparateurs explose (80 % sur un an) et permet à l’enseigne d’ajuster le nombre d’emplois à l’activité. Les départs ne sont pas forcément remplacés, et la plupart des enseignes font travailler leurs temps partiels six jours sur sept. Jusqu’à l’accident. »

60 % des salariés ont des contrats à temps partiel et restent moins d’un an

En 2013, Chronodrive (3 100 salariés) comptabilise 7 433 jours d’arrêt de travail. Un record selon Avisen, salarié depuis 2006 dans le premier magasin drive de France, ouvert en 2004 à Marcq-en-Barœul (Nord). « Pour tenter de diversifier les tâches et permettre une évolution salariale, nous avons négocié, en 2012, une amélioration de la situation des préparateurs de commandes dans la convention collective nationale de la vente à distance, dont dépend Chronodrive. Le problème, c’est que les enseignes, selon leur mode d’implantation, ne relèvent pas toutes de la même convention. Notre urgence est donc bien de faire reconnaître les nouveaux métiers issus du drive, avec une grille de classification commune. »

La quête du bon modèle économique

Drive parking RéaEn huit ans, Avisen a vu l’essor de ce nouveau mode de consommation et l’arrivée de la concurrence. Au vide juridique dont ont bénéficié certains groupes s’est ajoutée « la recherche perpétuelle d’un modèle de rentabilité, qu’aucune enseigne ne semble avoir trouvé ». Car il y a un paradoxe dans cette course aux drives. Pour ne pas perdre de parts de marché, les marques sont obligées d’ouvrir des drives. Carrefour, qui n’y croyait pas au départ, tente aujourd’hui de revenir à marche forcée, quitte à ouvrir jusqu’à neuf drives en une seule journée ! « Mais le panier moyen des 9 millions de Français, clients du drive, n’est pas rentable au regard du coût d’investissement initial. Au point que toutes les marques commencent à repenser leur système de fonctionnement. » Leclerc cherche désormais à ouvrir de grands entrepôts automatisés à outrance, avec une disparition prévisible de la moitié des emplois. Auchan veut relancer l’achat compulsif que le principe même du drive – à savoir se centrer sur l’essentiel – a peu à peu fait disparaître. Et pendant ce temps, sans faire grand bruit, certains drives arrivent en bout de course. « Pendant quelques années, dans le doute, Chronodrive a profité des espaces vides pour s’implanter. Cette stratégie est un échec. Sur les 71 magasins de l’enseigne, on estime qu’une quinzaine sont en difficulté et pourraient bientôt disparaître », souligne Avisen.

aballe@cfdt.fr