[Dossier Burn-out] La mécanique infernale

Publié le 27/02/2020

Soignants, profs, magistrats, journalistes, cadres du privé, du public ou du secteur associatif mais aussi boulangers, cuisiniers, agriculteurs… Le burn-out touche tous les secteurs, tous les niveaux hiérarchiques et tous les âges. Les histoires de personnes qui ont connu cette descente aux enfers sont toutes singulières mais relèvent toutes d’un même enchaînement de facteurs et de symptômes. Un engrenage qui peut mener à l’internement psychiatrique ou, dans le pire des cas, au suicide.

« Mon corps a lâché. » Un « blanc ». Un « crash ». Un « bug dans mon corps et mon cerveau ». Un « pétage de plombs », un « effondrement », etc. Toutes les histoires de burn-out racontent ce moment fatal où le corps a craqué. Où la personne subit « une décompensation somatique majeure », comme le disent les psys. Sous bien des formes : évanouissement, malaise cardiaque, crise de tétanie, etc. « Comme un barrage qui aurait résisté à la pression trop longtemps. Un jour, il cède », explique Anne Everard, ancienne juriste qui a connu un burn-out fin 2013, auteure du Guide du burn-out1 .

Pourtant, ce moment « où le corps vous sert l’addition » n’arrive pas comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Il y a toujours des signes avant-coureurs, quand le corps commence à renâcler face à un rythme infernal ou une pression folle. Douleurs, éruptions cutanées, perte d’appétit, du sommeil, perte d’intérêt pour son travail et aussi changements d’humeur, quand la personne devient colérique, cynique ou s’isole.

Mais le propre des personnes « burn-outées », c’est de tenir souvent longtemps dans le déni de ce qui leur arrive. « Je me levais tous les matins à 4 heures. Je car­burais au café et aux somnifères. Cela a entraîné le réveil de deux maladies auto-immunes inflammatoires. Mon corps me hurlait “stop” mais je ne voulais pas l’entendre », raconte Sidonie, 42 ans, qui a commencé une brillante carrière en cabinet ministériel avant d’être recrutée par un géant de la grande distribution, où elle a fait un burn-out il y a deux ans. « La suractivité crée un état inflammatoire dans le corps et le cerveau, car le niveau de cortisol, l’hormone du stress, ne redescend jamais suffisamment. On ne prend plus le temps de la récupération, car on ne débranche jamais », précise Anne Everard.

L’implication forte, souvent affective, de la personne vis-à-vis de son travail se retrouve vide de sens.

« Le burn-out, c’est la maladie du “trop” et du “pas juste”. Ce n’est pas seulement parce qu’on travaille trop mais parce qu’à un moment cela n’a plus de sens », explique Anne Everard. Le terreau du burn-out, c’est l’alliance mortifère entre le trop (de pression, de travail, de fatigue…) et un élément qui va faire dérailler la machine : un changement de chef, de règles managériales ou d’objectifs, un conflit éthique avec ce qui est demandé, un manque de reconnaissance par rapport à l’investissement produit…

L’implication forte, souvent affective, de la personne vis-à-vis de son travail se retrouve vide de sens. Pour Stéphanie, depuis dix ans au service achats d’une grosse société d’ingénierie, qui pourtant adorait son job et son entreprise, il y a d’abord eu cette réorganisation interne des missions et des services intervenue pendant son congé parental. « À mon retour, je n’ai pas reconnu mon entreprise. » Et puis il y a eu le « projet de trop » : une mission impossible sur un projet à l’étranger, avec des mails incompréhensibles et des injonctions contradictoires. Elle a pourtant averti sa hiérarchie, les ressources humaines, la médecine du travail. En vain. Pour seule réponse, on lui dit : mais si, tu vas y arriver. « Mais mon travail n’avait plus aucun sens. J’ai décidé de partir, pour sauver ma peau. »

Tenir, coûte que coûte

Tous les témoignages font état de cette course au « tenir bon ». Par peur de perdre son emploi, de montrer une faiblesse ou une défaillance mais aussi pour ne pas lâcher son équipe. Coûte que coûte, les personnes veulent assumer, bien faire leur travail. « J’étais responsable d’une équipe, il fallait aller de l’avant », explique Mathieu, cadre dans une entreprise de l’industrie pharmaceutique. Il travaille alors comme un damné – en enchaînant les semaines de plus de soixante-dix heures, parfois quatre-vingt-dix –, n’arrive plus à se déconnecter et se soumet à une pression croissante, qu’il ne perçoit pas avant de faire son burn-out. « Chez moi, en famille, je trouvais bizarre de ne pas être rivé à mon ordinateur. J’étais devenu une machine. »

Le plus souvent, dans cette course folle, la personne n’accuse pas le travail ou l’organisation du travail mais se reproche à elle-même de ne pas être assez performante, de ne pas tenir ses objectifs. « Pendant longtemps, j’ai pensé que c’était moi le problème, note Sidonie. En fait, on me confiait des missions à enjeux stratégiques forts sans me donner les moyens de les mener à bien. Pendant un an, j’ai fait le travail de quatre personnes car les membres de mon équipe avaient démissionné, du fait de la pression. » Pour Mathieu, le plus tragique, c’est qu’au fond les objectifs intenables qui lui avaient été fixés avaient pour finalité de le faire partir. « Je ne m’étais pas rendu compte des intentions de l’employeur qui voulait se débarrasser de moi. »

“Je ne pensais pas que ce serait si long de se reconstruire”

« Je pensais qu’en un ou deux mois, en me reposant, tout reviendrait à la normale. » En fait, non. Remonter la pente est un lent processus. « J’ai dormi pendant les trois premiers mois. Puis pendant presque une année, je me suis traînée du lit au fauteuil, et ce n’est que la deuxième année que j’ai senti que ça allait mieux », témoigne Anne Everard. Quant à Sidonie, elle dit être restée de longs mois sans pouvoir comprendre ce qu’elle lisait ou ce qu’elle regardait à la télévision : « Le seul truc que j’arrivais à lire, c’était Voici. » Certains gardent des séquelles durables (pertes de mémoire, bégaiement…), parfois définitives. « On observe par IRM les ravages d’un burn-out : jusqu’à 80 % des synapses du cerveau peuvent être détruites ainsi que les neurones, principalement dans la zone de la mémoire et de la concentration », indique l’ex-juriste.

Si se reconstruire physiquement prend du temps, il en est de même pour réussir à reconstituer un projet professionnel. Il faut alors affronter la culpabilité ou la honte de ne pas rebondir aussi vite que l’entourage le souhaiterait. « C’est dur à expliquer aux gens. Ils me demandent : “Alors tu fais quoi, tu cherches du travail ?” Comme je n’ai pas de plâtre, pour les autres, je suis une feignante », analyse Sidonie. Doucement, à son rythme, avec l’aide d’une psychothérapeute, elle recolle les morceaux.

Deux ans après son burn-out, elle n’est pas tout à fait sortie d’affaire : « Je suis dans cette phase où je ne vois pas la suite. Mais je sais que je ne pourrais plus travailler comme avant. » Archibald, qui a fait un burn-out à 27 ans, après deux ans dans le conseil stratégique, sent lui que « la motivation pour le travail n’est jamais complètement revenue ». Mais il a pu au moins accomplir un rêve d’enfant : prendre des cours de comédien. Le burn-out peut parfois être aussi synonyme de renaissance et le point de départ d’une autre vie.

epirat@cfdt.fr

Guide du burn-out : comment l’éviter, comment en sortir ? - Anne Everard, éditions Albin Michel, 224 pages.

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