“Climat et syndicat” : des paroles et des actes chez Bayard Presse

Publié le 27/05/2019

Profondément engagés sur les questions sociales et environnementales, des militants CFDT de Bayard presse ont créé en 2018 un groupe de travail “climat et syndicat”, incubateur d’idées qui fait venir au syndicalisme des salariés en quête de sens.

Avril chez Bayard Presse est le mois le plus « vert » : tous les titres jeunesse traitent d’écologie, et sur le plan éditorial, le groupe affiche clairement des préoccupations d’ordre environnemental. Mais pour Fred Thiollier, déléguée syndicale, il ne suffit pas de verdir les magazines un mois par an. Sa section, très engagée sur la problématique du climat depuis longtemps, ne cesse d’alerter la direction : les salariés viennent chaque jour travailler dans les locaux à Montrouge, déjeunent au restaurant d’entreprise, consomment et produisent des déchets. Mais comme souvent, l’écologie ne fait pas partie des critères de choix de l’entreprise. L’installation du groupe en 2008 dans un immeuble de la banlieue parisienne considéré comme une authentique passoire thermique en témoigne. « Nous avons été choqués que la direction ne prenne pas de décisions environnementales franches, confie-t-elle. Pourquoi écrire à longueur d’année sur l’urgence écologique si nous continuons à vivre comme avant ? À travailler sans mesurer l’impact de nos pratiques sur la société et l’environnement ? Nous avons besoin de plus de cohérence. »

Un groupe de travail ouvert à tous les salariés

     

Agir “local”, penser “global”
Si les problématiques environnementales sont une préoccupation des citoyens, pourquoi les déconnecter du travail ? La section CFDT de Bayard Presse a créé un groupe de travail « climat et syndicat » qui milite en ce sens. Elle capte l’intérêt des salariés concernés qui souhaitent agir dans l’entreprise, et pas seulement le soir en rentrant chez eux…

Du bon sens, un peu d’imagination…
« On veut attirer un maximum de personnes. Pour cela, on innove et on regarde ce qui marche », explique Agnès, élue CFDT et membre du groupe « climat et syndicat ». Par exemple, sur une idée de la section CFDT, le café est 5 centimes moins cher pour les personnes qui viennent à la cafétéria avec leur propre tasse. Et les gobelets jetables ont presque disparu. Tout récemment, Marie a organisé un vide-dressing pour la première fois. L’idée ? Quand les uns jettent moins, les autres s’habillent gratuitement. Pour la section, ces actions sont aussi une manière de rendre visible la CFDT dans l’entreprise.

… et de la pédagogie
S’ils ne gagnent pas à tous les coups, les militants CFDT continuent d’expliquer, de revendiquer et de démontrer les enjeux écologiques. Il a fallu des années pour convaincre de tester autre chose que les primes à l’abonnement fabriquées en Chine. La réussite du dispositif sur quelques magazines va donner de l’élan pour mettre en place des pratiques plus écologiques ailleurs. C’est la technique de l’essaimage.

     

À la suite de la démission de Nicolas Hulot, en août 2018, et la publication du nouveau rapport du Giec sur le climat, publié en octobre dernier, la section a décidé de passer à la vitesse supérieure en créant un groupe de travail « climat et syndicat » ouvert aux militants, aux adhérents et à tous les autres salariés. « Nous sommes convaincus que notre devoir, au sein d’un groupe de presse catholique et indépendant, est d’interpeller la direction sur les évolutions de notre société et de la mettre, si nécessaire, face à ses contradictions. Nous avons choisi de lui rappeler cette phrase de l’encyclique publiée par le pape en 2015 et dédiée à l’écologie humaine : “Il n’y a pas deux crises séparées, l’une environnementale et l’autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale” », explique Véronique, cheffe de rubrique écologie au Pèlerin et élue au comité d’entreprise (CE).

Tout en reconnaissant la difficulté d’endosser ce rôle « parfois moralisateur », le groupe « climat et syndicat » permet d’ancrer de manière concrète et visible la dimension écologique dans l’engagement syndical. Son ouverture à l’ensemble des salariés motive des personnes déjà investies dans des associations de quartier ou de parents d’élèves à pousser la porte du local syndical. « Au sein du groupe, nous partageons des valeurs communes. Ils découvrent la CFDT et nous, nous avons besoin de leur enthousiasme militant ! Ils nous aident à faire bouger les lignes dans un contexte tendu », explique Fred. Car depuis plusieurs années, Bayard Presse fait face à une conjoncture difficile : révolution numérique, coût des supports papier, vieillissement des lecteurs, crise du catholicisme… « Nous pensons que le sujet du développement durable et celui de l’avenir du groupe Bayard sont totalement connectés : si l’on veut donner l’image d’une entreprise fidèle à ses valeurs et respectueuse de la nature, il faut s’interroger sur la façon dont on porte ce message dans les décisions stratégiques et tous les arbitrages », répète Fred.

Or, le problème du climat n’est pas partagé par tout le monde de la même façon. « Au sein même de la section, il y a des tensions. Pour certains, ces questions sont loin du syndicalisme ; pour d’autres, il est vital de ne pas baisser les bras », continue Fred. L’idée d’un groupe dédié a donc permis d’apaiser les débats internes et de donner à chacun le choix de s’investir dans les dossiers sur lesquels il se sent le plus utile. « Certains, par exemple, préféreront travailler sur la mise en place du futur CSE avec leur propre groupe de travail », argue-t-elle.

Concilier emplois et écologie

Le groupe « climat et syndicat » se réunit environ toutes les trois semaines à l’heure du déjeuner. Au programme : concevoir des actions pour sensibiliser les salariés, organiser la réflexion dans les services et faire des propositions à la direction. « Tous les sujets sont sur la table, les sujets du quotidien comme ceux liés à notre activité professionnelle ! », martèle Fred. En quelques mois, les premiers résultats sont là : les militants ont introduit (en lien avec la commission restaurant du comité d’entreprise) des plats bio quotidiens et un kiosque végétarien à la cantine. La section a multiplié les campagnes d’information pour limiter les envois de mails et l’usage du numérique. Elle a signé, seule, un accord sur les indemnités kilométriques vélo. Pour inciter chacun à changer ses habitudes, le groupe climat prévoit même d’organiser prochainement des ateliers « Do it yourself » à l’heure du déjeuner, et ainsi partager de bonnes pratiques liées à l’écologie : faire sa propre lessive, son dentifrice, etc.

« Le deuxième axe de travail, c’est bien entendu la remise à plat de nos façons de travailler, poursuit Fred. Nous ne voulons plus entendre : “60 % d’invendus ce mois-ci, c’est un bon chiffre !” Nous voulons que la direction comprenne qu’il y a une réflexion à mener sur ces 60 % d’invendus qui partent au pilon ! » Le travail réalisé pour certains abonnements est, de ce point de vue, exemplaire. Depuis plusieurs années, le groupe propose à ses lecteurs des primes pour les inciter à s’abonner : « Généralement, on leur offre un radioréveil ou un sac à dos, des produits fabriqués en Chine », glisse Fred. Et depuis des années, d’abord au comité de groupe puis au CE, la CFDT appelle la direction à y renoncer. Faut-il continuer à promouvoir des activités qui rapportent de la marge mais engendrent beaucoup de pollution ?

Il y a un an, pour quelques magazines, les primes à l’abonnement ont été remplacées par des hors-séries. « Énorme succès ! La direction elle-même a été surprise, rapporte Fred. Nous avons donc suggéré de continuer sur cette lancée en procédant par expérimentation, dans un souci de pédagogie et en lien avec les salariés du service. Car rien n’est simple dans ce domaine : si l’on supprime les primes à l’abonnement, quel sera l’impact sur les emplois dans le service chargé de les trouver en Chine ? Pour la CFDT, c’est évident, la transition écologique ne doit laisser personne sur le carreau, et les salariés concernés doivent être associés à la recherche de solutions… »

La RSE, au cœur de la stratégie CFDT

En janvier, la direction a organisé un séminaire sur l’écologie qui a abouti à la mise en place de plusieurs groupes de travail sur les questions environnementales. Les premières pistes sont attendues en juin, avec des propositions sur la manière de réduire l’impact environnemental des activités. Pour cela, elle pourra s’appuyer sur Nathalie et Lionel, membres du groupe climat, intégrés au groupe de travail dédié à la rédaction du quotidien La Croix, le plus gros service de Bayard Presse. « Il faut faire connaître notre expertise et montrer qu’on est partants, nous militants CFDT, comme les autres salariés, dans toutes les instances et à tous les étages », appuie Véronique.

Bien décidée à s’emparer de la première démarche réellement participative proposée par l’entreprise, la section a d’ores et déjà remis cinquante propositions à la direction pour améliorer la responsabilité sociétale et environnementale du groupe. « Attention, nous gardons toujours à l’esprit qu’il faut concilier emplois et écologie : pour nous, le débat “papier” versus “big data” est loin d’être tranché ! Il faut réduire notre empreinte CO2 sans faire gonfler pour autant nos boîtes mails, également très énergivores, ajoute Véronique. En attendant, ce qui nous guide, c’est le fait de donner du sens à notre travail. Ce qui nous motive ? Que d’autres salariés nous emboîtent le pas ! »

cnillus@cfdt.fr

photo © DR

     

Repères

• Situé à Montrouge (Hauts-de-Seine), Bayard Presse emploie 800 salariés, dont 320 journalistes et une centaine de pigistes réguliers.

• Le groupe a quatre activités principales : la presse jeunesse, la presse senior, la presse religieuse et le quotidien La Croix.

• Depuis vingt ans, la CFDT arrive en tête des élections professionnelles. En mars 2017, elle a obtenu 40 % des voix devant la CFTC, à 24 %, la CGT, à 19 %, le Snarep (CFE-CGC), à 9 %, et le SNJ, à 8 %. La section compte à ce jour une cinquantaine d’adhérents.